L’année 2019 restera marquée d’une pierre blanche avec la découverte par le grand public du concept de «  » qui a scandalisé beaucoup de lignes éditoriales, notamment suite à la projection du second volet de Mektoub My Love d’. Dans le sillage de l’affaire mais aussi du mouvement #MeToo, ce concept issu des années 50 a ainsi dévoilé sa triste actualité.

Fidèle à sa réputation, le Festival de Cannes a été la source de nombreux scandales en mai dernier. Parmi eux, le film Mektoub my Love: Intermezzo d’Abdellatif Kechiche qui a fait couler beaucoup d’encre avec ses trois heures et trente deux minutes d’intrigue minimaliste dans une boîte de nuit à l’atmosphère aussi sensorielle que libidinale. C’est d’ailleurs cette omniprésence de la sexualité et l’objectification du corps féminin réalisée par le cinéaste qui a enflammé les réseaux sociaux sur lesquels la journaliste Anaïs Bordages a notamment compté le nombre de gros plan réalisés sur les fesses des femmes :

Que l’on soit gêné, ou non, par ces focus sur certains corps féminins, ce qui importe est surtout la question que pose ce regard porté sur les femmes au cinéma. Une interrogation d’autant plus importante que lorsque certains journaux s’interrogeaient encore sur le devenir de ce film qualifié de « pornographique », un autre long-métrage a, à son tour, provoqué une levée de boucliers. Once Upon a Time… in Hollywood était un des événements majeurs du festival marquant le retour monumental du réalisateur Quentin Tarantino avec une de ses réalisations les plus personnelles. Cependant, la place accordée au personnage de Margot Robbie a rapidement suscitée l’incompréhension puisque l’actrice n’a que très peu de dialogues et sert surtout à mettre en place une alchimie virile entre ses partenaires, Brad Pitt et Leonardo DiCaprio. Dans The Independent, Clémence Michallon, autrice, manifeste par ailleurs sa déception : « Que Tarantino réussisse à réduire Tate — une actrice talentueuse, une victime de meurtre de masse, l’épouse d’un homme qui plaiderait plus tard coupable de relations sexuelles illégales avec une mineure — à une poupée sans vie et perpétuellement joyeuse est un exploit du plus triste genre. Le male gaze de Tarantino n’est pas seulement insultant, il est terriblement ennuyeux. » Et soudain les voici. Les deux mots qui font trembler depuis quelques mois le cercle très privilégié du 7e art : le male gaze.

Le male gaze : un concept tristement d’actualité

Si Quentin Tarantino a fermement refusé à plusieurs reprises de faire tout commentaire sur la place du personnage de Margot Robbie dans son film, il est difficile de négliger le portrait qu’il réalise de Sharon Tate. Dans Vanity Fair France, Norine Raja évoque un « sex-symbol dépeint sous le prisme du regard masculin : Rick l’aperçoit au loin dans une voiture, Steve McQueen l’observe alors qu’elle danse au manoir Playboy. Il y a une part de fascination — voire d’érotisation — dans la façon dont Tarantino la filme, épousant lascivement le rythme de la musique ou traversant avec grâce la cité des anges. »

Derrière cette description méticuleuse, la journaliste pointe du doigt le male gaze précédemment évoqué : un concept théorisé en 1975 pour le cinéma par la critique et réalisatrice Laura Mulvey. Dans le contexte d’une époque qui se découvre une passion pour la psychanalyse de Sigmund Freud, cette autrice a pointé du doigt la misogynie rampante derrière les théories de ce dernier, qui structurent non seulement l’inconscient des individus mais également celui de la société dans son ensemble. Selon elle, il existe une différence entre la manière de représenter les hommes et les femmes, que ce soit dans la peinture, dans la photographie, les jeux vidéos ou au cinéma. Comme l’illustrent les films précédemment évoqués, le 7e art reflète le patriarcat et renforce ainsi l’idée que les femmes sont uniquement la cible du contrôle et du plaisir masculin. Cette objectification et infériorisation des personnages féminins se manifestent par différentes caractéristiques :

  • L’homme est projeté en observateur de la femme et est sujet de l’action quand cette dernière est observée et passive
  • Des gros plans morcellent le corps des femmes alors que le système des champs/contre-champs propose la femme comme objet du regard de l’homme et non comme sujet
  • Le spectateur prend un plaisir voyeuriste à regarder la femme à travers le regard de l’acteur auquel il s’identifie (principe de scopophilie)
  • La femme est représentée soit de manière fétichisée (survalorisation et culte de la mère), soit de manière sombre (dénigrement ou mise en valeur d’un mystère féminin)

La femme devient l’objet des regards conjugués du spectateur et de tous les protagonistes masculins du film.

Cette approche du cinéma, basée sur différents effets d’identification, a rencontré de nombreux détracteurs. Ces derniers protestent notamment contre cette critique féministe au nom d’une indépendance de l’esthétique. Une résistance d’autant plus forte qu’il est souvent difficile de nier l’objectification que subissent également les personnages masculins. Dans Gilda, Johnny Farrell (Glenn Ford) est aussi attirant et glamour que sa partenaire Gilda Mundson (Rita Hayworth). De même, les nombreux commentaires sur les fesses de Capitaine America (Chris Evans) dans le dernier Avengers semblent manifester une sexualisation du héros de l’Amérique. Enfin, si beaucoup ont montré du doigt la scène de James Bond 007 contre Dr NoUrsula Andress sort de l’eau en maillot de bain mouillée, ce plan n’a-t-il pas été rejoué par l’espion lui-même dans Casino Royale ? Mais même en prenant en compte cette objectification jugée « réciproque », il reste malgré tout difficile de contester la différence de traitements qui existe entre les personnages masculins et féminins au cinéma. Certes, certains acteurs sont parfois représentés de manière aussi sensuelle, voire sexuelle, que certaines actrices, mais il est difficile de dire que ces représentations soient équitables car tout le problème du male gaze réside justement dans le déséquilibre de ces images. Alors que Daniel Craig était uniquement filmé à partir du buste, la James Bond girl est filmée de façon sensuelle et lascive avec une caméra qui remonte doucement le long de son corps mouillé et sculpté. L’omniprésence du regard masculin transforme donc l’expérience même de visionnage d’œuvres audiovisuelles et de ce qu’on en retient. De la Rivière sans retour, on se souvient surtout de la poitrine pigeonnante de Marilyn Monroe, du Facteur sonne toujours deux fois, le corps de Cora Smith et de Transformers, la cambrure exagérée de Megan Fox lorsqu’elle se penche sur le moteur encore brûlant de Bumblebee.

Avec ce male gaze, Laura Mulvey renvoie à la scopophilie, soit le plaisir de posséder l’autre par le regard. L’acteur masculin, mais également le spectateur à travers lui, fait de l’actrice sa « chose ». Mais alors, quelle est la solution face à ce traitement inégalitaire, sexiste mais surtout quasi-systématique des personnages féminins ?

Faut-il déconstruire le male gaze ?

Pour certains, le problème pourrait être résolu avec la disparition pure et simple du male gaze. Mais ce modèle de domination masculine et d’intériorisation de rôles genrés paraît difficile à supprimer à l’heure actuelle. Présent depuis toujours dans l’histoire du cinéma, il arrive qu’on trouve sa présence chez certains ancêtres du 7e art avec la photographie ou la peinture (ex.: La Grande Odalisque d’Ingrès, L’Olympia de Manet). L’omniprésence historique de ce point de vue est telle qu’elle a fini par transformer ce regard biaisé en un regard neutre comme l’expliquait récemment Adèle Haenel au micro de France Inter : « Le regard masculin a été pendant très longtemps associé à un regard neutre, parce que l’immense majorité des films sont produits par des hommes qui regardent des femmes. Il faut dire que ce regard a une origine et a un rapport avec la domination masculine. » Il s’agirait donc non pas de déconstruire ce traitement si particulier des personnages féminins, ce dernier étant trop enraciné historiquement parlant, mais de le contextualiser et d’en prendre conscience en suivant l’exemple de Cate Blanchet sur le tapis rouge des Emmy’s en 2014.

Et c’est dans cette perspective que le female gaze intervient. Ce nouveau point de vue, élaboré en opposition au male gaze dans le contexte d’une quatrième vague féministe, exige que les fictions ne reflètent plus des relations de domination mais des dynamiques d’égalité. Ainsi, pour reprendre l’exemple précédent de James Bond, il ne s’agit en aucun cas de retourner la scène dans laquelle Daniel Craig sort de l’eau avec un maillot aussi mouillé que moulant mais de filmer la James Bond girl en gros plan afin de montrer ses émotions; c’est-à-dire le fruit de son travail d’actrice et non pas son physique. Allant plus loin, le réalisateur pourrait même choisir de lui donner un prénom dont le public se souviendrait, comme l’a suggéré Iris Brey dans un récent TEDxTalks à Paris. Il n’y aurait plus de rapport de domination ou d’infériorité mais simplement une relation d’égal·e à égal·e.

Il s’agirait dès lors de présenter des films construits à partir d’un point de vue féminin à l’instar du Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma. « Dans mon film, les femmes sourient au bout d’une heure dix. Sinon, elles sont concentrées, solitaires. Je voulais aussi montrer que ces représentations de femmes par des femmes nous avaient manquées (…) faire en sorte que l’histoire ne soit plus seulement racontée par le prisme masculin » avait-elle confié à SoFilm. L’idée est alors de rendre à la femme son statut de sujet comme dans Une fille facile de Rebecca Zlotowski, Sibyl de Justine Triet ou encore Tu mérites un amour d’Hafsia Herzi. Dans ce dernier, la jeune réalisatrice « filme le cul des femmes de très près… mais aussi celui des hommes… et ce regard à égalité est porteur de sens. » Mais malgré tout, il est peut être intéressant de soulever le fait que tous ces derniers films cités ont été faits par des réalisatrices : le female gaze serait-il donc uniquement une histoire de femmes ?

Fort heureusement, la réponse à cette question est négative même s’il serait intéressant de s’interroger sur le devenir de l’industrie cinématographique si celle-ci était soudainement délestée de ses 80% de réalisateurs. Il est tout à fait possible pour des cinéastes masculins de réaliser des films qui soient allégés de relations de domination et d’infériorité mais aussi d’objectification des femmes. Ainsi, Big Little Lies est certes une série féministe dans la mesure où elle promet un traitement identique des personnages masculins et féminins, mais c’est aussi et surtout un show qui est réalisé par des hommes. À travers les représentations de cinq femmes fortes (Reese Witherspoon, Nicole Kidman, Shailene Woodley, Zoë Kravitz, Laura Dern), les réalisateurs David E. Kelley et Jean-Marc Vallée réussissent à dépasser des stéréotypes pourtant bien ancrés dans l’histoire cinématographique : la putain, la femme au foyer et la mère. Certains pourront dire qu’à travers le personnage fragile de Céleste Wright (Nicole Kidman), ces deux cinéastes se sont malgré tout enfermés dans un schéma simpliste incluant la figure d’une femme violentée. Or, le tableau qui est fait des brutalités subies par Céleste ne s’inscrit pas dans une relation d’infériorité où cette femme est réduite à un objet mais expose, au contraire, les différentes facettes des violences conjugales en permettant au public de ressentir ses émotions. Contrairement au male gaze où le spectateur aurait été associé au regard du personnage masculin, il est ici rattaché à celui de Céleste, lui permettant de ressentir la multiplicité de ses sentiments. Cependant, ces deux techniques (male/female gaze) doivent-elles nécessaires s’inscrire dans une dynamique d’exclusion mutuelle ?

Le danger du feminist washing

Aujourd’hui, l’opposition binaire entre male et female gaze perd de sa pertinence face à la reconnaissance croissante de la communauté LGBTQ+ et de sa présence au cinéma. Le gaze devrait logiquement continuer à se diversifier avec l’apparition de nouveaux types de représentations. Cependant, il paraît quasi-impossible de tenter de déconstruire le male gaze en réalisant des films auto-labellisés « féministe », au risque de tomber dans du feminist washing. Ces deux termes font référence, dans le contexte de revendications féministes actuelles, aux différentes stratégies marketing dirigées à la promotion de produits pour leurs compromis à l’égalité des genres. Au cinéma, il s’agit tout simplement de mettre en avant des personnages féminins à des fins mercantiles afin de se donner une meilleure image auprès d’un public qui est de plus en plus sensibilisé aux problématiques liées au féminisme et à la parité.

Les exemples les plus flagrants de cette manœuvre marketing se retrouvent dans les remakes de long-métrages réalisés uniquement avec des personnages féminins. Dans cette catégorie, on peut tout d’abord citer la version de 2016 de SOS Fantômes avec Melissa McCarthy, Kristen Wiig, Kate McKinnon et Leslie Jones. Plus récemment, la trilogie Ocean’s a également eu droit à son remake 100% féminin avec Sandra Bullock, Cate Blanchett, Anne Hathaway, Sarah Paulson ou encore Rihanna. Si selon le réalisateur Gary Ross, « il n’y a jamais eu un ensemble de femmes au top comme celui-là », il est dur de nier que le scénario n’a aucune profondeur par rapport à l’ancienne trilogie pour un résultat aussi vide que cliché. Lors de sa sortie au cinéma, The Guardian avait notamment écrit : « It would be easy to sneer at the new Ocean’s 8 as a typical moderne studio “women’s picture” : which is to say, a gender-swapper variation on a franchise established by males. Added to which, Ocean’s 8 ticks a lot of stereotypical girly boxes : Glamour! Jewellery! Sandra Bullock! Met Gala! » Si le journaliste Steve Rose termine son article en argumentant que si ce film « might not be exactly what #MeToo had in mind […] it’s a victory for equality », son propos reste difficile à accepter quand on se penche sur le manque de profondeur des personnages ainsi que sur la faiblesse du scénario. Plus qu’une « victoire pour l’égalité », il s’agirait plutôt d’une propagande à destination des féministes.

De même, il aura fallu attendre plus d’une vingtaine de films pour que Marvel envisage de réaliser un long-métrage avec uniquement des super-héros féminins (The A-Force). Cependant, ce n’était pas sans gratifier le public de la scène de combat la plus gênante de l’univers dans Avengers: End Game lorsque tous les personnages féminins se rejoignent pour se battre dans la scène finale. Si pour certains cette scène a été ressentie comme un tableau transcendant de « girl power« , pour d’autres, elle a surtout été un long calvaire. Dans un autre genre de malaise, on peut également citer le spin-off Birds of Prey, consacré à Harley Quinn, prévu pour 2020. Si le Joker est toujours représenté comme le méchant intelligent mais ténébreux, sa compagne, quant à elle, a droit à un portrait de femme hystérique et superficielle. Une image à laquelle elle avait déjà droit dans Suicide Squad avec un plan aussi inutile que ridicule :

Au final, une fois dépassé le danger de tomber dans un feminist washing aussi grossier qu’inutile en essayant d’éviter le male et le female gaze, il s’agirait de trouver un équilibre entre ces deux regards tout en ayant conscience de leur présence. Dans une interview pour les Inrockuptibles, Céline Sciamma explique ainsi regretter cette binarité qui semble s’être installée dans le cinéma contemporain. Au-delà d’un regard hybride et équilibré à trouver, il est simplement nécessaire d’avoir conscience de l’existence de ces deux approches ainsi que du pouvoir des images dans leur capacité à reproduire mais aussi à produire la réalité dans laquelle nous vivons.

Sarah Cerange

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