TOTAL RECALL, un kitch réjouissant – Critique

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Exactement trente ans après sa sortie en salles, TOTAL RECALL fait un retour fracassant sur grand écran dans une version restaurée 4K, pour le plaisir des yeux !

Sur le papier, TOTAL RECALL a tout pour convaincre le cinéphile aguerri. Un casting de luxe comprenant Arnold Schwarzenegger, Sharon Stone et Michael Ironside. Un réalisateur prometteur, Paul Verhoeven, qui, avec son film précédent (Robocop 1987) commence à se faire une réputation à Hollywood. Sans oublier trois membres essentiels du chef d’œuvre Alien, à savoir les scénaristes Dan O’Bannon, Ronald Shusett et le compositeur Jerry Goldsmith.

Pourtant, comme beaucoup de films tombés entre les pattes de Verhoeven, TOTAL RECALL a connu une genèse des plus compliquées. Une première version du projet est écrite, d’après une nouvelle de Philip K. Dick, par Dan O’Bannon et Ronald Shusett en 1974 (soit 5 ans avant la sortie d’Alien) mais le projet, jugé trop ambitieux est mis au placard, jusqu’à ce que le producteur Dino De Laurentiis le déterre en 1987. A partir de là, il passera entre les mains d’un paquet de réalisateurs qui le refuseront les uns après les autres, parmi lesquels David Cronenberg, qui laissera tomber TOTAL RECALL au profit de La Mouche sorti en 1986. Curieuse coïncidence, puisque Cronenberg avait déjà refusé le projet Robocop quelques années auparavant… Dino de Laurentiis délaissera lui aussi le film, récupéré in extremis par Arnold Schwarzenegger qui aura bien du mal à le vendre seul. Mais après avoir finalement convaincu Carolco Pictures d’en acheter les droits, Gary Goldman travaille sur une ultime version, le projet est enfin sur les rails, et le tournage débute après 15 ans de gestation.

Trente ans après la sortie du film, la question que nous sommes en droit de nous poser est la suivante : le film a- t-il survécu aux ravages du temps ?  Est-t-il, comme son prédécesseur Robocop, une œuvre intemporelle dont la vision de l’avenir ne flétrit pas avec les ans ? Non, la réponse est définitivement non, mais c’est certainement sa plus grande qualité.

L’histoire commence en 2048, l’humanité a colonisé la planète Mars et en exploite les mines pour en extraire du turbinium, une importante source d’énergie. Mais au-delà de son aspect économique et logistique, Mars nourrit aussi les fantasmes de Douglas Quaid (Schwarzenegger), un ouvrier de chantier sur Terre, qui éprouve une irrépressible et incontrôlable envie de s’y rendre, malgré les réticences de sa femme Lori (Sharon Stone).
Puisqu’il ne peut y aller en personne, il opte pour une solution virtuelle, par l’intermédiaire de la société Rekall, qui propose de lui implanter le souvenir factice d’un séjour sur Mars. Quaid choisit alors de pimenter le séjour en y incarnant un personnage d’espion au beau milieu d’une enquête, mais la machine déraille pendant l’implantation. Quaid est alors persuadé que son souvenir est réel, en mission pour mars et leurré par la société Rekall.

Dès lors, la question de la réalité se pose : Quaid est-t-il réellement un espion ou simplement un civil soumis aux défaillances d’une machine ? Ce qu’il vit est réel ou est-ce simplement un souvenir implanté artificiellement dans son esprit ? Autant d’intrigantes questions auxquelles vous n’aurez pas de réponses. Parce que Verhoeven est connu pour torturer son spectateur et que nous sommes dans un action movie porté par l’iconique Arnold Schwarzenegger. Voilà les deux mamelles qui nourrissent le film, lui octroient ses plus improbables qualités et qui, ce faisant, l’inscrivent entièrement dans son époque, à un moment où le cinéma d’action décomplexé et bon enfant pouvait se mélanger aux plus terrifiants des récits de science-fiction.

Et commençons par ce qui saute aux yeux : L’univers visuel de TOTAL RECALL, kitsch à souhait. Qu’il s’agisse des défauts de l’image (que la restauration 4K n’aura pas pris la peine de corriger) des incrustations tellement hasardeuses que l’on voit à l’œil les détourages des acteurs se déformer avec les mouvements, des décors en carton-pâte, des objets dont la masse est inexistante et que l’on peut manipuler comme s’il s’agissait de blocs de mousse, de la planète Mars en elle-même qui est clairement un désert mexicain éclairé en rouge, ou de sa capitale qui se résume à deux rue, trois salles et une vingtaine de figurants tout au plus, tout semble avoir été construit et pensé avec le minimum syndical.

De plus, l’exploration est rendue périlleuse par l’étroitesse des décors et l’action manque cruellement de dynamisme. C’est en grande partie à cause d’une abondance de gros plans utilisés par Verhoeven pour pallier au manque de moyens du film, que le film peine à réaliser pleinement ses ambitions visuelles. Ainsi, on ellipse le voyage sur Mars pour s’épargner le décollage d’une fusée, et tout ce qu’on verra de la Terre se résume au domicile de Quaid, à son lieu de travail, un métro et finalement, les locaux de la société Rekall. A ce Kitch s’ajoute le traitement de l’humour, qui transforme l’horreur d’une machine dont le but est de manipuler le cerveau en simple plaisanterie. L’épineuse question de la quête d’identité est abordée comme un prétexte pour faire parler l’acteur à son double projeté sur un écran. L’humour désamorce en permanence le drame par la grimace, l’action par la cabriole, l’amour par une punchline.

Cela étant dit, l’humour à la Schwarzy jumelé à la débrouillardise de Verhoeven donnent au film deux de ses plus grandes qualités : sa fantaisie et sa générosité. L’univers de TOTAL RECALL, une fois passé le choc générationnel est un puits sans fond de créativité. En terme d’effets spéciaux nous avons droit à tout : des incrustations, des maquettes et du matte painting pour les décors ainsi que des effets pratiques, comme les prothèses des mutants (chefs d’œuvres), des animatroniques et quelques incrustations numériques pour parfaire le tout. En ce qui concerne l’univers, nous avons, comme dans Robocop, une nouvelle fois droit aux médias, allant des journaux télévisés aux fausses publicités et aux écrans divers et variés, multipliés dans le décor, dont l’omniprésence donne un sentiment de vie exacerbé au milieu de ce monde factice.

Pour ce qui est des technologies, en plus des écrans, nous avons la machine à souvenirs, les armes à feu, les combinaisons spatiales, les foreuses Martiennes et cette salle à oxygène faite d’une structure ressemblant à s’y méprendre à des gratte-ciels mis à l’envers. C’est encore une fois la diversité qui est à saluer, puisque chaque séquence comporte au moins une fois en arrière-plan l’utilisation d’une technologie futuriste qui lui est propre. Le son également apporte beaucoup à cet univers, puisque les bruitages des technologies futuristes ainsi que les nappes sonores composant le bruit ambiant de la ville et du désert de Mars sont réalisés avec beaucoup de soin, ainsi que la bande originale de Goldsmith, qui, une fois encore, se permet de composer avec un orchestre réel, qu’il complète à l’aide de synthétiseurs numériques, pour un résultat à la fois grandiose et unique en son genre.

Tout ceci contribue à faire de Mars un monde jamais vu auparavant sur grand écran. Et la légèreté avec laquelle est traité cet univers permet de le rendre foisonnant à souhait. Puisqu’il ne s’arrête jamais pour se justifier lui-même (s’aidant aussi de la béquille potentielle du rêve), il enchaine les situations sans se soucier de les rendre plausibles ou réalistes. C’est ainsi qu’on voit un attentat se dérouler près d’un aéroport sans que personne ne réagisse (alors que les forces de police locales étaient prêtes à arrêter Quaid seulement quelques secondes auparavant). Ou bien Schwarzenegger casser une machine par la force de ces biceps et l’enfoncer dans le cou de son adversaire, sans que jamais les lois de la raison ou de la physique n’entrent en jeu.

Toutefois, la plus grande qualité du film n’est pas son action démesurée, son univers unique et pulp à souhait, ses maquillages impressionnants, ses effets pratiques d’un réalisme encore bluffant aujourd’hui ou le fait qu’il s’amuse de son côté kitsch. Non, sa plus grande qualité vient du sérieux qui en découle. Et ce sérieux, nous le devons à Verhoeven. Parce qu’il n’est pas si évident que cela de parvenir à un résultat sérieux en partant d’une telle base, et qu’avec son approche légère et décomplexée d’un propos pessimiste, TOTAL RECALL aurait pu ressembler à un ersatz de Running Man, lui aussi inspiré d’un roman de science-fiction sérieux (de Richard Bachman) et également interprété par Schwarzenegger. Et cette différence de ton, elle se joue en trois étapes.

Premièrement nous avons le traitement parodique de Verhoeven, qui nous met ici face à une version exagérée au possible d’un film de science-fiction/action décomplexé. En mettant son propos au second plan (la quête d’identité/de réalité) Verhoeven le rend pratiquement abstrait, ce qui force le spectateur à lui-même relever les indices et s’intéresser au scénario, qui comporte en réalité assez d’éléments pour offrir un thriller intéressant et répondre véritablement à la question. Autrement dit, c’est de l’implication du spectateur que dépend le réel intérêt du film. Mettre l’opinion du spectateur à mal fait en effet partie de la stratégie de Verhoeven, au moins depuis Robocop, cela lui permet de nous interroger à la fois sur ce qu’on regarde et sur la façon dont on le regarde.

Deuxièmement, nous avons le traitement de la violence. Peu importe le second degré avec lequel elle est présentée, elle est toujours froide, directe, implacable, elle ne laisse pas le place au doute ou à l’interprétation. La violence chez Verhoeven procure immédiatement un sentiment de malaise palpable, parce qu’elle est filmée de façon divertissante, mais traitée par les personnages qui la subissent comme une horreur.

Enfin, troisièmement, la caractérisation des personnages. Malgré le surjeu, malgré les grimaces, tous les personnages de l’histoire prennent ladite histoire au sérieux. S’il y a du second degré dans TOTAL RECALL, il est du moins absent du traitement, de la caractérisation et des réactions de ses personnages. Qu’il s’agisse de la petite amie que Quaid a laissé tomber en effaçant ses souvenirs ou des habitants de Mars, d’un seul coup privés d’oxygène, les enjeux sont réels et les protagonistes les ressentent réellement. Ces personnages qui hurlent et se battent en permanence sont symptomatiques du style de Verhoeven, L’histoire que l’on vit est importante parce qu’elle l’est aux yeux des personnages qui la vivent.

TOTAL RECALL est pour ainsi dire, le témoin flamboyant d’une époque révolue. Si, en 1990, il était encore possible d’assister à de telles expériences, comme ce sera le cas avec Starship Trooper ou Demolition Man, le 21ème siècle signera l’arrêt du mariage entre le film de science-fiction d’anticipation et le cinéma d’action décomplexé au profit d’œuvres plus graves et moins enclines à l’expérimentation. A voir absolument et si possible sur grand écran.

Guillaume de Lamotte

Note lecteurs2 Notes
Titre original : Total Recall
Réalisation : Paul Verhoeven
Scénario : Ronald Shusett, Dan O'Bannon, Gary Goldman
Acteurs principaux : Arnold Schwarzenegger, Sharon Stone
Date de sortie : 17 octobre 1990, 16 septembre 2020
Durée : 1h53min
3.5
kitch

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