Pour son dernier long-métrage, présenté à la Quinzaine des réalisateurs 2019, Takashi Miike revient au film de yakuzas dans un mélange des genres jubilatoire.

La vie de Leo, un jeune boxeur, bascule le jour où on lui diagnostique une tumeur au cerveau. Sa route croise celle de Monika, prostituée toxicomane, qui sert d’appât à un flic ripou et un yakuza dans leur escroquerie du clan de ce dernier. L’intervention du jeune boxeur va faire voler en éclat le plan des deux complices et ainsi servir de déclencheur à une intrigue mafieuse sur fond de guerre de gang.

Un scénario quasi tarantinesque sur le papier, il est par ailleurs possible de rapprocher les deux réalisateurs tant de nombreuses thématiques communes les réunissent. Tous deux apparaissent au même moment dans le paysage cinématographique et ne cachent pas leur intérêt mutuel. Tarantino est même allé jusqu’à produire Sukiyaki Western Django dans lequel il tient un rôle secondaire, ce n’est que cinq ans plus tard qu’il réalise son Django Unchained. Mais si l’un a choisi la rareté et le temps long pour construire son œuvre, neuf films en vingt-sept ans de carrière pour l’Américain, l’autre est un véritable boulimique de travail avec plus de cent films pour la même période d’activité. Takashi Miike est un réalisateur hors du commun qui navigue entre les genres et les formats pour façonner une filmographie protéiforme et inclassable.

© 2020 Haut et Court

Pour peupler son intrigue à entrelacs, Miike compose une galerie d’anti-héros, des personnages dépassés qui évoluent à l’intérieur d’une organisation vieillissante. Les yakuzas n’ont plus le panache et la grandeur d’antan, ils ne sont plus qu’une bande de mafieux relégués à la marge de la criminalité. Un point de vue qui reflète une certaine réalité de la société Japonaise. L’organisation, qui arborait autrefois une existence tout à fait légale, perd aujourd’hui en prestige et en influence.

Dans sa forme esthétique, le polar insiste sur cette dimension crépusculaire. Le film se déroule de nuit dans les clairs-obscurs des lumières artificielles des rues de Shinjuku. L’ambiance générale du film est tournée vers le déclin. Même l’intrigue n’a plus rien de la grandeur romanesque de l’âge d’or des films de yakuzas. Dans FIRST LOVE, LE DERNIER YAKUZA les ramifications scénaristiques font tout juste penser à une sous-intrigue de série B portée par des seconds couteaux au charisme déficitaire.

Takashi Miike revient au sens originel du mot yakuza qui désigne les “bons à rien”, ceux qui vivent à la marge, les rebuts, les exclus. C’est ce que sont Leo et Monika dont la rencontre donne à chacun une raison d’exister. En protégeant Monika, le jeune homme trouve enfin une motivation pour se battre. Quant à la jeune femme, que la drogue a plongé dans une profonde démence, elle est hantée par des visions de son père qui la poursuit inlassablement. Ces hallucinations sont l’occasion pour le réalisateur de rajouter un genre à ce mélange chaotique, celui de l’horreur à travers des apparitions glaçantes dont on reconnaît la touche singulière. Ces séquences de rêves doivent précisément leur sensation d’étrangeté au mélange des genres. Dans un subtile glissement de l’espace cinématographique qui transforme la réalité dans laquelle l’horreur se mêle au grotesque pour aboutir à une drôlerie macabre.

© 2020 Haut et Court

L’idylle naissante entre les deux personnages est pensée pour apporter le souffle romanesque et romantique censé transcender la misère de leur existence. Malheureusement le duo ne parvient jamais vraiment à incarner cette idée. L’image ou plutôt le look du film diffuse une sensation dévitalisée, baignée dans un caractère vaporeux voire intemporel. Peut-être pour signifier son appartenance à une époque révolue. En revenant à son genre de prédilection, Takashi Miike se pose une question, que raconter en 2020 avec un film de yakuzas ?

Le réalisateur tourne en dérision ses figures devenues défaillantes. Il les filme s’entretuer sans grâce ni fulgurance, dans l’exiguïté d’un supermarché. Ces yakuzas ne sont plus que les représentations d’un monde tombé en désuétude, la mise en scène de leurs combats est évacuée de tout prestige. Filmés en longue focale et pris au piège d’un décor étriqué dans un découpage minimaliste pour faire ressortir la brutalité d’une violence expéditive bien loin de l’esthétisation et des chorégraphies attendues.

À l’image de la première vraie scène de violence du film, le yakuza peine à tuer son adversaire. La mise à mort est alors laborieuse, les gestes empêtrés dans une lutte âpre et réaliste. C’est comme si les yakuzas n’étaient plus rompus à cette mécanique de la violence, que les rouages en étaient rouillés après une longue période sommeil forcé. Il faut un temps avant que la violence ne ressurgisse pour atteindre son état de furie dévastatrice. Et comme souvent chez Miike, certaines exécutions prennent une tournure invraisemblable voire surréaliste qui fait naître de l’horreur et du grotesque, un burlesque de farce macabre.

FIRST LOVE, LE DERNIER YAKUZA finit dans un chaos jubilatoire, mais la figure du yakuza ne cristallise plus les fantasmes, elle s’en va mourir seule face à l’aube nouveau qui se lève. Le boxeur a trouvé une raison de se battre, tout comme Takashi Miike trouvera toujours une raison de faire des films.

Hadrien

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FIRST LOVE, LE DERNIER YAKUZA, une farce macabre - Critique
Titre original : 初恋 - Hatsukoi
Réalisation : Takashi Miike
Scénario : Masaru Nakamura
Acteurs principaux : Masataka Kubota, Sakurako Konishi, Nao Ohmori, Shota Sometani, Jun Murakami, Sansei Shiomi, Becky, Takahiro Miura
Date de sortie : 1er janvier 2020
Durée : 1h48min
3.0crépusculaire
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FIRST LOVE, LE DERNIER YAKUZA, une farce macabre – Critique

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