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MARTIN EDEN, adaptation réussie du chef-d’œuvre de Jack London- Critique

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Sortie en octobre dernier, l’adaptation réussie du chef-d’œuvre de Jack London par Pietro Marcello est disponible en VOD.

“Le monde est donc plus fort que moi. À son pouvoir, je n’ai rien d’autre à lui opposer que moi même.” C’est sur ces mots que s’ouvre MARTIN EDEN, une introduction qui résume en quelques phrases tout le projet du film. La volonté individuelle face à l’inertie déterministe du monde et les mots, seuls, face à sa réalité implacable.

Au début du XXe siècle, l’histoire est celle de Martin Eden, prolétaire Napolitain engagé comme marin, qui fait un jour la rencontre d’une famille bourgeoise et tombe amoureux de la fille aînée, Elena. À leur contact, le jeune homme va ressentir la nécessité de se cultiver afin de s’extraire de son milieu et ainsi conquérir le cœur de la jeune femme.

Pietro Marcello choisit de transposer le récit de Jack London dans la société italienne au début du siècle dernier afin de puiser dans l’œuvre originale sa substance universelle. Pour qu’elle soit pertinente, une bonne adaptation nécessite presque toujours une forme de trahison. Dès lors, cette transposition garantit au réalisateur une certaine liberté pour aborder son film. Une liberté que l’on retrouve dans la mise en scène, dont le souffle romanesque évite habilement le piège de l’académisme. Le grain de l’image, tournée en pellicule, participe à la dimension intemporelle de cette adaptation. Le réalisateur intègre également des images d’archives et joue avec des représentations directement extirpées de notre imaginaire collectif pour composer les contours de son univers. Le film paraît à la fois complètement ancré dans une réalité socio-culturelle et, par contradiction, détaché d’une époque bien précise. La photographie semble élaborée dans un mélange de flou fantasmatique et de rudesse granuleuse. Une sensation d’étrangeté que l’on ressentait également dans Heureux Comme Lazzaro de Alice Rohrwacher, notamment grâce à l’utilisation de la pellicule.

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Lorsque les deux mondes se font face pour la première fois, c’est à travers le langage qu’ils se distinguent. D’un côté la langue cultivée de la bourgeoisie et de l’autre l’argot populaire. Martin réalise que c’est par la maîtrise du langage qu’il pourra atteindre l’amour qu’il convoite. Le franchissement des frontières sociales s’amorce au moyen de la langue, MARTIN EDEN est un récit d’apprentissage, celui du monde à travers la littérature. Les mots qu’il convoque donnent naissance à monde extirpé de l’oubli, le sien, celui de la pauvreté et de la misère. Sa conscience de classe ne fait que grandir, maîtriser les mots c’est façonner le monde, Martin trouve là sa vocation, il sera écrivain.

Mais à mesure qu’il s’émancipe, le jeune homme se coupe de son milieu d’origine, s’éloignant de fait d’un monde qu’il entend dépeindre. Il devient un électron libre, en orbite autour deux classes sociales auxquelles il n’appartient pas, dans un entre-deux qui l’isole inexorablement. Martin se confronte aux limites de la bourgeoisie, enfermée, elle aussi, dans son carcan social. Pour la famille de Elena, la littérature n’est que la composante d’un cadre socio-culturel et non une quête artistique.

Une lutte des classes illustrée à travers une impossible histoire d’amour, MARTIN EDEN porte en lui cette ambition romanesque sur fond de fresque politique.

Martin Eden poursuit un idéal, amoureux et littéraire, qui aboutit à une perte des illusions, il est en ce sens un personnage profondément romantique. On en revient à la citation du début, la volonté individuelle contre la force implacable du monde. Martin est constamment tiraillé entre deux pôles d’attraction, idéalisme contre réalisme, bourgeoisie et prolétariat, socialisme et libéralisme. Cette dualité s’exprime tout au long du film, elle va jusqu’à devenir pour lui une condition d’existence mais aussi l’origine de son désespoir. L’émancipation sociale est inhérente à la fonction d’écrivain qui doit s’extraire du monde afin de mieux l’observer. Martin finit par souffrir de ce déracinement social, perdu dans un intervalle impossible à définir, l’individualisme trace un itinéraire tragique. Un portrait bouleversant et une réflexion saisissante sur la place de l’artiste dans la société.

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Le film de Pietro Marcello, tout comme le roman de Jack London, est également une œuvre politique. Il rend compte d’une époque traversée par les grandes idéologies matérialistes qui structurent nos sociétés contemporaines, avec d’un côté le socialisme et de l’autre le libéralisme. Une lutte des classes illustrée à travers une impossible histoire d’amour, MARTIN EDEN porte en lui cette ambition romanesque sur fond de fresque politique. On pense alors inévitablement à 1900 de Bernardo Bertolucci dans sa manière de préfigurer en filigrane la montée du fascisme. Mais il ne cède jamais à la facilité de la grandiloquence et parvient à éviter tous les écueils inhérents au genre par la force et la fraîcheur d’une mise en scène aussi libre que son personnage.

Hadrien Salducci

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Titre original : Martin Eden
Réalisation : Pietro Marcello
Scénario : Pietro Marcello, Maurizio Braucci
Acteurs principaux : Luca Marinelli, Jessica Cressy, Carlo Cecchi, Vincenzo Nemolato, Marco Leonardi, Denise Sardisco
Date de sortie : 16 octobre 2019
Durée : 2h08min
4
magnifique

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