ARIZONA JUNIOR, œuvre de jeunesse des Frères Coen – Critique

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Trois ans après Blood Simple, Arizona Junior finit de poser les bases d’un cinéma protéiforme. Le classique des Frères Coen ressort en salle, l’occasion de se replonger dans ce film fondateur.

S’il y a bien une chose qui caractérise la filmographie de Joel & Ethan Coen, c’est la multitude des genres et des registres abordés. En faisant succéder à Blood Simple (1984), qui est un hommage au film noir, une comédie burlesque, les cinéastes affirment avec aplomb ce qui s’apparentera presque à un manifeste cinéphilique. En effet leur ambition est de retracer, film après film, l’histoire du cinéma américain ainsi digéré dans cette filmographie qui prend forme. Ils expérimentent alors, alternant films noirs et comédies en passant par le western crépusculaire et l’épopée musicale. Mais l’intention ultime semble de faire coexister à l’intérieur même d’une forme hybride, les genres et les registres qui dialoguent et se confrontent. On pense évidemment au récent Avé, César ! qui fait cohabiter comédie musicale, péplum, film noir et film d’espionnage pour une œuvre méta sur le cinéma Hollywoodien.

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Mais revenons-en à ARIZONA JUNIOR, l’histoire d’un bandit au cœur tendre interprété par un Nicolas Cage au début de sa carrière, qui tombe amoureux d’Edwina (Holly Hunter, déjà aperçue dans Blood Simple) une policière de la prison dans laquelle il est incarcéré. Enfin libéré, le jeune homme promet de se ranger tandis que le couple essaye sans succès de fonder une famille. Désespéré et poussé par cette injustice qui frappe son foyer, H.I décide de kidnapper le nouveau-né d’un homme d’affaire local dont la femme vient de mettre au monde des quintuplés, soit “bien plus qu’il ne leur en faut”.

L’introduction du film est accompagnée par la voix off du personnage principal qui nous présente l’intrigue, un procédé qui deviendra une véritable marque de fabrique. En ayant recours à un phrasé populaire, un langage imagé et fleuri, les Coen se distinguent par leur talent de dialoguistes. À l’image du cow-boy dans The Big Lebowski, qui brise le quatrième mur pour nous raconter l’histoire du Dude. Les frères Coen sont avant tout des conteurs dont les films sont pensés comme des fables populaires. Leur ambition est de construire, au moyen d’une réappropriation du folklore américain, des contes moraux traversés de réflexions philosophiques. Une phrase en apparence anodine lancée par Nicolas Cage au début du film, “va savoir ce qui est bien, va savoir ce qui est mal”, souligne les questionnements moraux qui animent le métrage.

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Ce qui frappe dans ARIZONA JUNIOR, c’est la forme presque hystérique employée par le film pour construire un univers burlesque flamboyant. Aidé bien entendu par le jeu expressionniste de Nicolas Cage dont les mimiques et le faciès, sublimés par les grands angles de la caméra, sont déjà iconiques. Sans oublier la galerie de personnages tous plus pittoresques les uns que les autres, Holly Hunter en matriarche déterminée, Nathan Arizona et ses répliques explosives, jusqu’à Frances Mcdormand remarquable malgré son petit rôle. Composer des personnages secondaires hauts en couleur c’est également ce qui fait le génie de Joel & Ethan Coen, à travers des associations mémorables. Ici le duo William Forsythe/John Goodman annonce le trio légendaire des évadés de O’Brother. Des motifs qui se répètent et se répondent dans ce qui prend des allures d’immense univers étendu. Les réalisateurs originaires du Minnesota piochent dans l’Amérique profonde pour croquer leurs personnages avec ce qu’on y trouve de petit escrocs, voleurs, arnaqueurs, menteurs, lâches ou candides mais toujours tendrement humains.

La caméra y est virevoltante dans des mouvements qui poussent constamment les personnages en avant, font éclater les cadres pour faire basculer vers une fuite inéluctable. La mise en scène frénétique emmène le film jusqu’au motif emblématique du burlesque, la course poursuite. Le film s’envole une première fois lorsqu’une voiture de police débarque avec fracas aux trousses de notre couple hors-la-loi. L’un des policiers tire à tout va, le décor éclate en tous sens, les corps tombent et se relèvent dans une chorégraphie éminemment cartoonesque. La mécanique est enclenchée et elle ne s’arrêtera plus. Elle réveille la fureur de H.I qui se matérialise dans une allégorie vengeresse sous les traits disgracieux d’un effrayant motard, cavalier de l’apocalypse lancé à toute vitesse dans la course. Là encore on y retrouve une figure récurrente de l’univers des Frères Coen, celle du tueur à sang froid, déterminé et implacable, flirtant avec le registre du fantastique. On pense inévitablement au personnage interprété par Javier Bardem dans No Country For Old Men, véritable incarnation du mal lancé dans une mission expiatrice qui ne pourra être assouvie que dans la mort.

Si ARIZONA JUNIOR n’est certainement pas le meilleur film des Frères Coen, il n’en demeure pas moins un jalon essentiel dans la construction de l’œuvre magistrale de ces cinéastes qui comptent parmi les plus importants de ces trente dernières années. Les thématiques et les motifs y sont encore en gestation, mais la patte si particulière de Joel & Ethan Coen est déjà identifiable dans le moindre gag qui compose cette comédie furieuse. Alors que les salles de cinéma traversent une crise sans précédent, nul besoin d’attendre désespérément l’arrivée des blockbusters. Et s’il fallait un ultime argument pour (re)découvrir ce classique, les éblouissantes chemises hawaïennes de Nicolas Cage et son air d’imbécile heureux pour une prestation culte.

Hadrien

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Titre original : Arizona Junior
Réalisation : Joel Coen
Scénario : Ethan & Joel Coen
Acteurs principaux : Nicolas Cage, Holly Hunter, John Goodman, Frances McDormand, William Forsythe
Date de sortie : 27 mai 1987/12 août 2020
Durée : 1h34min
3.5
frénétique

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