Nous promettant la découverte d’un milieu pastoral en crise à travers Mathyas, jeune cadre montréalais ayant tout plaqué pour la vie de berger, le film survole son sujet par sa sincère envie de tout recouvrir.
La promesse d’un voyage
À l’ouverture, une majestueuse montagne enneigée et embrumée. Au fil de la gracieuse danse des nuages se laissent dessiner les contours d’un visage. Mathyas, allongé sur son lit, pensif mais serein, s’y voit déjà se promener durant de longues heures. S’enchaîne alors un plan large sur le village où il vit désormais. Par la fenêtre, il regarde au loin, espérant y trouver son nirvana. Les premières minutes sont prometteuses : BERGERS aurait tout du film qui prend son temps. C’est parfait. Un projet narratif comme celui-là ne peut ignorer cette importance. Mais le film est ambitieux, gourmand, et ne dure que 1h53. Traiter ses sujets avec complétude demande une maîtrise et une inventivité malheureusement manquantes. À la fois dans la contemplation lyrique et dans le drame initiatique, le film peine à déployer la puissance de ces deux chemins.
BERGERS est une adaptation du roman autobiographique D’où viens-tu, berger ? de Mathyas Lefebure, racontant l’histoire d’un homme troquant sa vie de cadre montréalais pour celle de berger en Provence. Une histoire de voyage : le voyage spirituel et identitaire de Mathyas, et les transhumances à travers les montagnes. Mais aussi des rencontres : les bergers et habitants de la région, et Élise, une fonctionnaire de France Travail qui finira par le rejoindre.
L’auteur original est coscénariste, un fait rassurant de prime abord. Il est passionnant d’observer le regard d’un individu porté sur son propre parcours et sa bouleversante évolution. Malheureusement, ce regard est parfois mal posé, égocentré ou falsificateur. Et dans le film de Sophie Deraspe, il semble contrarié par un conflit esthétique brouillant la portée : la contemplation d’un nouveau monde ou le sentimentalisme de son personnage. Les deux gestes ne sont pourtant pas fondamentalement contradictoires. Mais ici, ils ne s’imbriquent pas de façon suffisamment organique et précise. Essayons de comprendre ces coincements au fil du déroulé du film.
Une exécution en deçà du programme ?
Mathyas est un jeune cadre ouvert et plein d’ambition, débarquant dans le monde rural de Provence pour s’y fondre. Courageux et impatient, il va chercher par lui-même le berger qui acceptera de le prendre sous son aile et de lui transmettre son savoir-faire ancestral. Naïf et rêveur, Mathyas a au moins une grande qualité : la passion. Du moins, il l’affirme. Après s’être fait jeter par son premier maître pour cause de surcharge de travail, il se retrouve quelques semaines à gérer la bergerie d’un agriculteur malade et de sa femme, dans un contexte précaire et quelque peu désespéré. La vie faisant, il finira par être embauché, lui et Élise, par une bergère cherchant un couple pour effectuer la transhumance estivale de ses 800 brebis.
L’ensemble de ces étapes tisse l’évolution d’un corps et d’une psychologie en constant apprentissage, surmontant les obstacles et les événements d’une réalité rude. Malgré les difficultés, Mathyas progresse, s’accommode du caractère dur des locaux, s’approprie les mouvements incontrôlables du cortège ovin. Le film alterne entre la contemplation d’une biodiversité captivante et l’exploration d’un personnage perdu dans ses questionnements. Du moins, c’est son programme. Mais il ne le déroule pas, et ne pointe pas aux bons endroits aux bons moments.
BERGERS use d’un motif narratif vieux comme le monde : la confrontation entre un environnement et un personnage tel qu’il se l’idéalisait. Ce type d’œuvre implique deux choses : faire découvrir au spectateur la réalité de cet univers sous toutes ses facettes, et illustrer le bouleversement du personnage face à ce milieu édulcoré par son imaginaire. Nous pouvons être du point de vue du personnage ou d’un point de vue plus extérieur ; c’est une base de mise en scène à choisir. C’est là que le bas blesse et que les défauts se recoupent. Raconter, c’est choisir ; choisir, c’est exclure ; et cette sélection est parfois à côté du sujet.
Expédition trop expéditive ?
La découverte de ce milieu, pour le spectateur, souffre d’une frustrante superficialité. Hormis quelques beaux plans larges sur les vallons verdoyants et le plan en plongée sur le troupeau ponctuant plusieurs scènes, le film regarde peu la vie de ces espaces. Voulant recouvrir plusieurs microbulles sociales, il ne prend jamais le temps d’en saisir une seule dans toute sa substance, ses spécificités ou ses joies. L’évolution du récit se conçoit par des ruptures circonstancielles abruptes. L’avancée de Mathyas n’est donc jamais une construction en flux permettant d’apprécier son nouvel environnement sur le terme et l’absorption qu’il en fait.
Sa première grande étape, parmi un couple âgé, précaire, fatigué et sûrement endetté, nous dérobe la compréhension fine de leurs problèmes. Pourquoi sont-ils aussi démunis ? Comment cela leur pèse-t-il au quotidien ? Nous ne le verrons jamais.
La dernière étape, lorsqu’ils sont engagés pour une transhumance estivale, choisit de nous immerger dans un milieu social très différent. Leur employeuse, davantage dans un rapport bourgeois, vivant avec son mari dans une grande maison, a les moyens de bien rémunérer le jeune couple. Là aussi, cet aspect est trop ignoré par le film, qui utilise cette embauche pour dérouler un « deux face au monde » peu convaincant.
Le film expose des portraits de personnages symboliques, lorgnant parfois vers le cliché, pour crier des messages politiques au spectateur. Il ne laisse pas l’observation active et la contemplation éveiller d’elles-mêmes ces revendications. Il ne laisse pas la puissance du sensible refaçonner l’intelligible. Un sensible qui montrerait les corps des locaux, leur altération au fil du quotidien, la perception de la monotonie, l’engloutissement d’une écrasante charge mentale. Et ce pour une raison simple : maintes négativités rythmant la vie des bergers en France ne se perçoivent qu’à travers le temps, peu octroyé ici.
Un parcours didactique
Ainsi, les scénaristes usent du dialogue explicatif et verbeux pour exposer les maux de chaque milieu. Il en résulte des échanges à la spontanéité douteuse, sans naturel et cousus de fil blanc.
Pour le spectateur de 2025, surtout français, le voyage est donc vain. Il n’apprend rien verbalement qu’il ne sait déjà, et ne ressent pas ce que vivre dans un tel rapport au monde, au temps et à la vie implique. Un film avec une telle ambition doit prendre en compte son contexte de réception, les attentes du spectateur, et pourquoi pas les mettre à revers ou les nuancer. Mais BERGERS dicte avec didactisme tout ce que l’on imagine d’avance.
Il n’y a donc pas de découverte d’un environnement ou d’un milieu social pour le spectateur. Mais peut-être n’est-ce pas l’intention du film. L’œuvre de Sophie Deraspe pourrait être le grand basculement intérieur d’un personnage qui découvre et se découvre, en dépit des connaissances du spectateur sur le sujet.
Un personnage trop abstrait
Malheureusement, BERGERS coince dans le développement de ses personnages. Plusieurs possibilités s’offrent à ce type de récit : s’identifier au personnage ou s’en émouvoir malgré une certaine distance. L’identification avec Mathyas est presque impossible pour plusieurs raisons.
On peut commencer par relever la nature abstraite de sa condition : son manque d’épaisseur laisse transparaître le fil blanc rhétorique qu’il incarne. Ce personnage ne brille pas par un déploiement riche de traits de caractère, hormis une innocence difficile à croire. Cette naïveté invraisemblable constitue le premier obstacle à l’identification : il est compliqué de croire qu’un adulte soit autant surpris par ce qui lui est montré.
L’invraisemblable n’est pas mauvais en soi, mais devrait servir un geste esthétique clair. Ici, cette naïveté semble surtout destinée à exacerber le contraste entre attentes et réalité. Mais en vidant le personnage de tout relief et en le dotant d’une innocence aussi grande, le film affaiblit le contraste qu’il pense renforcer. Il le rend schématique et idéaliste.
Un tel contraste ne fonctionne que si les deux parties sont pleinement caractérisées. Mais entre la reconstitution clichée d’un univers et l’infantile naïveté d’un cadre trentenaire, difficile de saisir ce que le film veut montrer. Même un cadre parisien n’ayant jamais foulé la verdure rurale aurait une idée moins édulcorée du monde pastoral. BERGERS pourrait vouloir pointer la déconnexion totale des cadres publicitaires montréalais actuels, mais le passé du personnage étant flou, cela reste spéculatif.
Quelques scènes de ses premiers pas parviennent à rendre burlesque sa gaucherie et ses méconnaissances pratiques : une bonne idée, malheureusement vite dissipée.
Une évolution psychologique invraisemblable
Le film nous distancie peut-être volontairement de Mathyas pour nous émouvoir de sa trajectoire. Mais là aussi, c’est compliqué. L’évolution de son apprentissage est mise en scène par une forme « clipesque » enchaînant les courtes scènes contemplatives. Certains cadres ont leur poésie, mais cette approche pose problème dans les scènes dramatiques, censées engager le spectateur émotionnellement. Comment croire en l’état d’âme actuel d’un personnage si l’on ne perçoit pas sa construction sur la durée ?
Une scène illustre ce souci. Élise arrive par surprise chez le couple de bergers pour rejoindre Mathyas. Après un incident relativement mineur, ils se retrouvent dans sa cabane. Dans le silence, épaules tombantes, regard baissé, Mathyas lâche : « C’est violent ici, on ne s’habitue pas. Même le soleil est violent », juste après plusieurs séquences où on le voit s’habituer au soleil, s’épanouir, comprendre les dynamiques du troupeau.
Cette réplique surprend. Il vient certes d’enterrer un agneau blessé, mais l’acte n’a rien d’exceptionnel dans la vie d’un berger. Quant à la violence du soleil, la mise en scène ne nous en fait jamais part. Le film contient plusieurs moments du même type : des ruptures solennelles sortant de nulle part.
La trajectoire dramaturgique d’un personnage, c’est un point A vers un point B. Ici, le film semble dévoiler les points sans jamais sensibiliser au chemin qui les relie.
Hérocentrisme aveuglant ?
Là où les défauts d’écriture deviennent les plus problématiques, c’est dans la place qu’occupe Mathyas à l’écran. La première partie du film est parasitée par sa surprésence. Beaucoup de gros plans latéraux, avec une faible profondeur de champ, sur son visage ébahi. On fait donc très peu exister son dehors et ses relations avec celui-ci.
Le film impose au spectateur le visage d’un esprit vide, naïf et inconsistant. Et lorsqu’il revient vingt minutes plus tard, il semble changé et affecté par on ne sait quoi. La caractérisation superficielle devient ici un problème concret de mise en scène.
L’ensemble des personnages pâtit de ce traitement. Le couple naissant entre Mathyas et Élise reste une énigme. Pourquoi s’aiment-ils ? Qu’est-ce qui les attire ? On les voit très peu échanger, se découvrir ; ils sont juste là, tous les deux, comme liés par le destin. Pourquoi pas, mais hormis leur simple rencontre, rien ne nourrit cette alchimie.
Un savoir-faire technique palliatif
BERGERS parvient parfois à se sauver de lui-même. C’est techniquement maîtrisé : gestion de la lumière irréprochable, étalonnage magnifiant les couleurs des plaines. Sophie Deraspe sait découper les espaces montagneux pour en travailler les formes et les nuances. Rien de particulièrement original, mais un savoir-faire réel.
Les acteurs, malgré certaines lignes médiocres, parviennent à donner vie à leurs personnages, le temps d’un regard ou d’un échange.
La mise en scène installe parfois une tension brève mais palpable. Ces qualités restent toutefois trop limitées pour porter l’ambition du film.
Tout montrer et tout dire, au final ne rien ressentir
La réalisatrice canadienne se heurte à une difficulté inhérente à son registre : à vouloir tout explorer, elle survole. Ce besoin d’être concise et efficace conduit à un recours important au dialogue explicatif. La durée réelle du film aurait dû aller de pair avec un sujet plus resserré.
Finalement, pas grand-chose n’est réellement au service de la cause pastorale et plus largement paysanne. Les prétentions de la fiction dramatique s’y dévoilent. À l’inverse, le documentaire serait mieux armé pour saisir des environnements authentiques et les faire ressentir dans leur temporalité propre.
La trilogie Profils paysans de Raymond Depardon (12 jours) en est un exemple magistral : en filmant différentes personnes, générations et régions, le spectateur embrasse une large galerie de portraits et de réalités. Et souvent, le vertige naît entre ce qu’il découvre et ce qu’il croyait connaître.
Avec BERGERS, le quotidien pastoral semble être la reconstitution idéaliste d’une citadine, rendant son personnage encore plus naïf qu’elle. Les beaux plans d’ensemble sur les troupeaux au son des cloches n’auront pas suffi à insuffler au film l’air frais qu’il cherche.
— Keziah CHAMSIDINI




