BORAT 2, satire aux limites du réel – Critique

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15 ans après son premier périple devenu culte, Borat fait son retour au pays de Trump, rongé par le Coronavirus ou autre déviance radicale. Si le faux-documentaire perd en mordant du fait d’égarements fictionnels, ce nouvel usage de l’œil-neuf reste d’une redoutable efficacité.

Pour dénoncer les attitudes grégaires de son temps, Montesquieu inventait une correspondance fictive entre deux voyageurs persans s’étonnant de la culture occidentale. Les Lettres Persanes, au travers de l’avis faussement surpris de deux personnages arpentant l’Europe, laissait entendre implicitement la voix d’un philosophe érudit, consterné par l’attitude de ses contemporains. Force est de constater que Sacha Baron Cohen n’est jamais aussi bon que lorsqu’il utilise à bon escient ce procédé. Suite aux échecs critiques et artistiques de ses précédents opus, il est rassurant de le retrouver dans la peau de Borat Sagdyev, reporter Kazakh arpentant les États-Unis de Donald Trump. Après quinze ans de travaux forcés, son gouvernement le renvoie sur le continent américain afin de pactiser avec les Républicains au pouvoir et ainsi redorer l’image d’un pays appauvri et humilié par sa première investigation.

© Prime Video

On pouvait craindre que la satire perde de sa désinvolture du fait des contraintes que connaît la liberté d’expression aujourd’hui dans ce type de production. Heureusement, le prologue rassure d’emblée : à l’image du destin tragique d’Azamat Bagatov, jadis producteur, le récit se montre sans pitié avec ses personnages. Désormais père d’une fille, Borat daigne la libérer de sa cage et lui enseigne les pouvoirs destructeurs de son corps. Il faut voir avec quelle conviction elle va défendre l’idée que la femme ne peut pas conduire, penser ou écrire, face à des féministes républicaines. Inévitablement, une certaine forme de potache malvenue vient s’opposer à la pensée documentaire observée lors d’échanges sulfureux, en caméra cachée. La seconde partie du récit nous rappelle que Sacha Baron Cohen excelle aussi dans le trash puéril et à l’image de la scène de danse dénudée, le film s’égare dans des écueils qui auraient pu être évités, rappelant les pires séquences de Grismby, agent trop spécial.

Bien heureusement, cette suite reprend bien à propos les ingrédients qui ont fait la gloire du premier opus. Borat ne jouit plus de l’effet de surprise qu’il produisait lors de son premier voyage, et désormais, les personnes qu’il croise lui demandent ironiquement des autographes dans la rue. C’est l’une des bonnes surprises du film : obligé de se déguiser, le journaliste va prendre tour à tour l’apparence de Donald Trump et d’un chanteur country. Les situations cocasses s’enchaînent et, comme il y a quinze ans, la caméra s’attarde davantage sur les réactions engendrées par les extravagances de Borat que sur le personnage lui-même. S’en suit donc tout un meeting qui chante au rythme du Kazakh la mort de Barack Obama et un éventuel pugilat. Le protagoniste s’efface au profit de situations exposant des formes d’absurdités contemporaines pourtant bien réelles. Jason Woliner, qui remplace Larry Charles derrière la caméra, s’impose les contraintes du film de genre et le « docu-menteur » n’est jamais aussi efficace que lorsqu’il s’attarde sur les mœurs affligeantes d’une société dont la radicalité n’étonne plus.

© Prime Video

L’intrigue n’est ici qu’un subterfuge. Bien heureusement, le récit s’efface au profit de situations dénonçant les déboires de l’ère Trump. De Bruno à The Dictator, Sacha Baron Cohen semble avoir compris qu’il n’excellait pas dans l’écriture. Le film trouve sa saveur dans sa capacité à entrechoquer des cultures diamétralement opposées, et ce spontanément. Sans artifice, la caméra s’attarde sur ces figures odieuses et effarantes que rencontre Borat en traversant les Etats-Unis. Lui-même semble dépasser par les excès auxquels il fait face, notamment quand personne ne s’étonne d’entendre sa fille qui accouche dans les toilettes d’un fast-food. Surtout, l’affliction est totale lorsqu’il surprend l’avocat de Donald Trump, Rudy Giuliani, en venir à désirer des rapports sexuels avec sa fille. Dès lors, la fiction parodique s’efface totalement, rattrapée par une réalité bien plus macabre, laquelle anime déjà de nombreux débats.

Bien évidemment, BORAT 2 échoue à devenir autre chose qu’une comédie populaire sans filtre. Le manque de finesse ternit un ensemble pourtant cohérent lorsqu’il s’attaque à l’irrationalité de la plus grande puissance mondiale. Le jeu sur la fausse naïveté reste d’une redoutable efficacité et propage un message véhément et contestataire. Borat, en 2020, est rendu touchant par son statut d’européen isolé dépassé par les contradictions de son époque. Paradoxalement, Sacha Baron Cohen offre une comédie amère ancrée dans une actualité archétype du constat dressé par son film : inquiétante et morbide. On espère de tout cœur qu’un troisième périple ne sera pas nécessaire.

Emeric

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Titre original : Borat Subsequent Moviefilm: Delivery of Prodigious Bribe To American Regime For Make Benefit Once Glorious Nation of Kazakhstan
Réalisation : Jason Woliner
Scénario : Sacha Baron Cohen
Acteurs principaux : Sacha Baron Cohen, Maria Bakalova, Irina Nowak
Date de sortie : 23 octobre 2020
Durée : 1h36min
3.5

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