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AU NOM DE MA FILLE, bouleversant combat d’un homme meurtri – Critique

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Le réalisateur Vincent Garenq est un habitué des films qui abordent à la fois la Justice et l’injustice à laquelle se heurtent parfois les hommes. Il avait déjà retracé le parcours d’un homme accusé à tort dans l’affaire Outreau avec Présumé coupable, et celui de Denis Robert dans l’affaire Clearstream avec L’Enquête.

Il a cette force rare de saisir parfaitement les enjeux du monde judiciaire et la profondeur d’âme de ces héros du quotidien. Le pot de terre contre le pot de fer. AU NOM DE MA FILLE n’échappe pas à cette règle qu’il reconnaît s’être fixée : faire ressortir la sincérité d’une histoire ancrée dans le réel tout en mettant en valeur la capacité d’un homme ordinaire à se transcender face à un événement exceptionnel et bouleversant. En adaptant le livre d’André Bamberski Pour que justice te soit rendue, Vincent Garenq nous plonge dans le combat d’une vie de cet homme – près de 30 ans – qui cherche la vérité des circonstances de la mort de sa fille Kalinka. Il est interprété par Daniel Auteuil, époustouflant et particulièrement juste.

Cette affaire s’est terminée avec l’enlèvement par Bamberski du Docteur Krombach (interprété par le troublant Sébastien Koch, récemment croisé dans Le pont des Espions), beau-père de sa fille et principal suspect. Commanditaire du rapt, Bamberski l’avait fait livrer à la justice française. AU NOM DE MA FILLE s’ouvre d’ailleurs sur l’arrestation de celui-ci. Le réalisateur prenant le parti d’osciller par de multiples aller-retours entre 1982 et 2009, permettant de saisir les différents pans de l’histoire. On reconnaît que cette non-linéarité temporelle est parfois un peu compliquée à suivre, même si les indications, les personnages, les ambiances, la décoration, les vêtements sont suffisamment évocateurs pour qu’on sache exactement dans quelle année on se trouve.

Photo du film AU NOM DE MA FILLE
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Vincent Garenq a éprouvé le besoin de faire vivre au spectateur les tenants et aboutissants de cette histoire incroyable. Il nous montre la façon dont s’est immiscé Krombach dans leur vie, dont il s’y est pris pour séduire, voire poursuivre de ses ardeurs l’épouse esseulée d’André, Dany (toujours aussi bluffante Marie-José Croze, vue dans Un illustre inconnu). L’omniprésence intrusive de cet homme autour de sa famille au Maroc, puis la découverte et le pardon de la tromperie de son épouse par le digne André. Le retour en France, les mensonges de Dany pour couvrir sa liaison avec Krombach, qui, tel un prédateur, les a poursuivis. La séparation, sans cri ni pleur, de la famille suite à la constatation glauque par huissier de l’adultère. André, père peu présent mais très aimant, aura la garde des enfants, les laissant voir mère et beau-père pendant les vacances scolaires. C’est au cours d’un séjour au Lac de Constance que le corps de la jeune Kalinka sera découvert.

Il faut bien reconnaître que André, expert-comptable peu expansif, ne nous inspirait jusqu’ici que peu d’empathie. Le réalisateur réussit le tour de force et sans pathos, aucun, à nous montrer dès lors un tout autre homme. Un homme qui souffre, assailli par une triple douleur. Que peut-on imaginer de pire pour un parent que de perdre son enfant dans des circonstances troubles ? Comment continuer à vivre avec la culpabilité de n’avoir su protéger sa fille, sans avoir jamais douté qu’elle n’était pas en insécurité ? Mais aussi, comment accepter le comportement inapproprié de son ex-femme face au décès de sa fille et son manque de soutien ?

Portant un regard lucide sur la justice, AU NOM DE MA FILLE raconte le combat bouleversant et audacieux d’un homme transcendé par la douleur.

Le parcours de combattant d’André commence : d’abord le besoin vital de comprendre dans sa logique cartésienne ce qui s’est produit. Puis découvrir les secrets du bon Docteur Krombach. Et enfin rendre justice à sa fille. Chemin obstiné semé d’embûches, de rebondissements judiciaires, d’enjeux diplomatiques entre la France, l’Allemagne et l’Autriche. Des lectures de rapports d’expertise, des tentatives d’interpellation avortées, des procès, l’exhumation du corps, de multiples découvertes. Le réalisateur ménage ses effets avec beaucoup de suspense, il nous tient en haleine, il nous prend à la gorge ! Les dialogues, co-écrits avec Julien Rappeneau (par ailleurs réalisateur de Rosalie Blum), sont au cordeau. Son regard sur la justice et les magistrats est âpre, lucide, fait parfois froid dans le dos.

Le retournement scénaristique de la situation est particulièrement réussi dans AU NOM DE MA FILLE. De victime, André deviendra un chasseur méthodique. L’agresseur deviendra la proie, qu’André n’aura de cesse de traquer, de faire sortir de sa tanière, de ne plus lâcher, par tous les moyens. Son énergie et sa vie entière seront désormais dédiées à cette lutte contre le délai de prescription légale. André sera aidé par de belles personnes solidaires, touchées par son désespoir et sa rage de faire éclater la vérité.

Photo du film AU NOM DE MA FILLE
© StudioCanal

On sait bien que des scénaristes doivent faire des choix lorsqu’ils adaptent un livre au cinéma. On ressort donc d’AU NOM DE MA FILLE avec deux regrets, liés au seul point faible du film, à savoir le risque de trop vouloir épouser le point de vue du vrai Bamberski. De fait, les portraits que le réalisateur dresse des deux autres personnages de cette tragédie sont trop monolithiques, manquant de ce recul et de cette complexité auxquels le spectateur embarqué dans une telle aventure aurait pu prétendre. Ainsi, le personnage de Dany apparaît bien peu reluisant. Présentée comme une femme sous l’emprise de Krombach, même après l’avoir quitté, incapable de croire en sa culpabilité. Engluée dans un véritable déni de la réalité, sans doute pour éviter de souffrir et de se sentir coupable,  elle apparaît comme détachée, absente, non concernée. De même, la personnalité et les motivations névrosées de ce docteur manipulateur restent volontairement nébuleuses. On reste sur notre faim, frustré de ne pas avoir eu notamment accès à la vision complémentaire de la propre fille de Krombach, l’amie de Kalinka.

Ces réserves mises à part, AU NOM DE MA FILLE n’en demeure pas moins un film remarquable, qui porte un regard particulièrement lucide sur la justice. Il dresse avec justesse le portrait bouleversant et audacieux d’un homme transcendé par la douleur, provoquant notre totale adhésion et empathie.

Sylvie-Noëlle

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Scénario / Adaptation et Dialogues
Mise en scène
Personnages
Interprétation
Empathie
Regard sur la justice
Note lecteurs2 Notes
4

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