HANA-BI, chemin de croix émouvant – Critique

Lion d’or à la Mostra de Venise en 1997, Hana-Bi est le chef-d’œuvre de Takeshi Kitano, l’expression la plus parfaite de son art maîtrisé de l’ellipse et du plan-séquence.

Grand film zen traversé par des éclairs de violence, Hana-Bi porte en son sein les grands thèmes du cinéaste japonais : amour absolu, pessimisme latent, l’art perçu comme un lien entre la vie et la mort. Marqué au sens propre comme au sens figuré par un terrible accident de moto en août 1994, Takeshi Kitano semble mettre en scène sa propre mort symbolique dans un film beau et douloureux. Un ultime feu d’artifices en guise d’épitaphe; le titre est à lui seul une profession de foi. Hana-Bi: Hana pour la fleur, symbole de l’amour, et Bi pour le feu, symbole de la mort. Le film sera aussi contrasté que son personnage central, Nishi. Derrière ses airs de brute épaisse, n’hésitant pas à martyriser deux employés de nettoyage, le flic se métamorphose en ange gardien pour ses proches. Nishi veille amoureusement sur sa femme malade et n’hésite pas à commettre un casse pour aider la veuve de son équipier décédé.

Merveille de construction narrative, Hana-Bi ne reprend les codes du polar que pour mieux les détourner et amener le spectateur sur un terrain moins balisé. Malgré de sublimes scènes d’action, le cinéaste s’intéresse avant tout au destin d’un homme acceptant sa mort prochaine par amour. Mais ici, pas de larme, pas de signe ostentatoire d’affection, seulement des regards complices et des petits jeux qui lient le couple au-delà des mots. Clown maladroit, Nishi tente de distraire son épouse afin que leur dernier voyage soit également celui du bonheur partagé. Avec adresse, Takeshi Kitano désamorce les risques de trop-plein émotionnel par des gags burlesques et inattendus dans un tel contexte. Par cette pudeur rare au cinéma, le film devient bouleversant. Au sommet de son art, le cinéaste nippon épure les sentiments trop lourds pour ne filmer que les temps morts, en s’épargnant de vaines explications psychologiques. Laissant volontairement des points de suspension, il joue avec la temporalité pour faire naître un sentiment de résignation, de douleur sourde et de mélancolie profonde accentuée par la musique lancinante de Joe Hisaishi.

Chemin de croix émouvant, Hana-Bi se termine face à l’océan, source de fascination inépuisable pour le cinéaste.

Le cinéaste transpose ses angoisses existentielles à travers le personnage de Horibe. Devenu infirme lors d’une arrestation qui a mal tourné, l’ami de Nishi est abandonné par les siens. Incapable de mettre fin à ses jours, il évacue sa douleur en peignant des dessins naïfs et colorés qui rythment le film comme les intertitres d’un film muet. Impossible de ne pas établir le lien avec le cinéaste qui évoque son accident comme un « suicide inconscient ». Le visage partiellement paralysé, Beat Kitano communique son traumatisme au personnage de Nishi. Le flic monolithique ne s’exprime que par tics faciaux incontrôlés. Seule sa femme attendrie comprend le visage double de cet ange gardien. Ils retournent volontairement en enfance, oublient sciemment les gardes fous d’une société hiérarchisée car ils connaissent, tous les deux, la fin du voyage. Chemin de croix émouvant, Hana-Bi se termine bien sûr face à l’océan, source de fascination inépuisable pour le cinéaste. Et quand un enfant casse son cerf-volant, le jeu est fini.

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