© Alfama Films (ex-Alma Films)

[critique] L’ASTRAGALE

Mise en scène
6
Scénario
4
Casting
7
Photographie
8.5
Musique
7.4
Note lecteurs3 Notes
6.4
6.4
Note du rédacteur

Après son premier film Les Mains Libres qui était déjà en rapport avec l’univers carcéral, Brigitte Sy revient avec une nouvelle réalisation L’ASTRAGALE, libre adaptation du roman autobiographique d’Albertine Sarrazin parue en 1965.

Le film s’ouvre sur une séquence improbable, une jeune femme se dresse au sommet d’un mur qu’on devine celui d’une prison. Elle n’a d’autre choix que de sauter et dans l’affaire elle se casse un petit os du pied : l’astragale. En rampant, elle parvient jusqu’à la route où elle est secourue par Julien, un jeune délinquant au cœur tendre. Une relation amoureuse ambiguë et destructrice va rapidement se construire entre les deux protagonistes.

Malgré une photographie impeccable et une reconstitution en noir et blanc très soignée du Paris des années 1950, le film peine véritablement à se lancer. On a l’impression qu’il va prendre son essor plusieurs fois mais à chaque fois il se retrouve entrecoupé par des scènes superflues. Les dialogues assez fades des personnages secondaires (notamment ceux avec Nini) n’abondent également pas dans ce sens.

Mais contre tout attente, il finit par charmer par le biais de rencontres saisissantes et imprévues (comme celle avec le photographe). Le style, tout en sobriété renforce cette sensation de beauté fugace et évanescente, de cet amour à peine naissant et déjà condamné. Albertine n’est pas née pour être heureuse, c’est une certitude. Cette fatalité se traduit par une solitude grandissante du personnage, qui retombe dans ses vices. Telle une fugitive traquée, elle se pare d’une personnalité fictive qui masque ses angoisses, ses douleurs, ses chagrins. Elle ne parvient pas à vivre tout simplement.

Souvent délaissée, elle s’adonne à la prostitution, fume cigarettes sur cigarettes et descend des carafes de rouge avec une précipitation avide d’oublier son quotidien de fugitive, sans avenir et au passé douloureux. Sous son apparence coriace et âpre et son attitude farouche et opiniâtre, Albertine cache une fragilité délicate qu’elle tente d’extérioriser à travers son amour pour Julien et sa passion des mots.

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La performance de Leïla Bekhti reflète adroitement ce mal-être persistent qui lui empoisonne l’existence au point de la consumer. Néanmoins, le choix (délibéré ?) de nimber l’héroïne d’une aura de froideur agit comme une barrière qui freine la compassion et empêche la compréhension. Pourquoi se prostitue-t-elle même quand rien ne l’y oblige ? Est-elle désabusée ? Indifférente ? Impossible de trancher.

Incarnation d’une femme brisée, en manque d’amour et habitée d’excès, la partition de l’actrice finit par intriguer plus qu’elle ne touche. On ne ressent cette marginalité et cette fragilité que la réalisatrice cherche à retranscrire que par période.

”Pourquoi se prostitue-t-elle même quand rien ne l’y oblige ? Est-elle désabusée ? Indifférente ?”

Cette fragilité, c’est finalement Reda Kateb qui l’incarne le mieux. (vu dans Un Prophète et plus récemment dans Lost River et le superbe Loin des Hommes). Impeccable comme toujours, il insuffle ce petit supplément d’âme qui provoque l’émotion. Tantôt distant, tantôt tendre, il incarne poétiquement l’amant attentionné mais souvent absent. Un seul regret, il aurait mérité d’être plus mis en valeur car sa seule présence suffit à sublimer le récit, par ailleurs assez pauvre.

L’ASTRAGALE m’a profondément divisé. D’un côté, j’ai apprécié la beauté simple du film et le style sobre et distingué de la réalisatrice, mais d’un autre, je regrette un peu ce manque d’ambition qui me laisse sur ma faim. Ne vous méprenez pas, « Astragale » est une œuvre intelligente et efficace mais sans un formalisme trop appuyé l’hommage à Albertine Sarrazin aurait pu être encore plus fort.

Les autres sorties du 8 avril 2015

POURQUOI J’AI PAS MANGÉ MON PÈRE, THE HUMBLING, LOST RIVERJAMAIS DE LA VIECLOCHETTE, CAKE, PROFANATION (et Miséricorde), L’ASTRAGALE, DARK PLACES, HISTOIRE DE JUDAS, LEOPARDI, etc

 

INFORMATIONS


8 avril 2015 - L'astragale

Titre original : L’Astragale
Réalisation : Brigitte Sy
Scénario : Guy Casaril d’après le roman l’Astragale d’Albertine Sarrazin
Acteurs principaux : Leïla Bekhti, Reda Kateb
Pays d’origine : France
Sortie : 8 avril 2015
Durée : 1h37min
Distributeur : Valoria Films
Synopsis : Une nuit d’avril 1957. Albertine, 19 ans, saute du mur de la prison où elle purge une peine pour hold-up. Dans sa chute, elle se brise l’os du pied : l’astragale. Elle est secourue par Julien, repris de justice, qui l’emmène et la cache chez une amie à Paris. Pendant qu’il mène sa vie de malfrat en province, elle réapprend à marcher dans la capitale. Julien est arrêté et emprisonné. Seule et recherchée par la police, elle se prostitue pour survivre et, de planque en planque, de rencontre en rencontre, lutte au prix de toutes les audaces pour sa fragile liberté et pour supporter la douloureuse absence de Julien…

BANDE-ANNONCE

Rédacteur depuis le 12.05.2015
  1. Brigitte Sy vient de réaliser un véritable chef d’œuvre : L’ASTRAGALE
    De Brigitte SY
    Long métrage en noir et blanc adapté du roman éponyme d’Albertine Sarrazin
    En salles depuis le 8 avril 2015
    « J’ai à mon actif toutes les vacheries, toutes les débauches, mais comment toi n’as-tu pas senti que tout au fond c’était raté, je jouais ma dernière chance sur l’amour. Je veux croire jusqu’au bout »
    Brigitte Sy a lu tout au plus dix livres dans toute sa vie et elle a dû attendre patiemment plus de quatre ans afin de récolter les fonds pour que son film l’Astragale titre du roman éponyme d’Albertine Sarrazin puisse enfin voir le jour.
    Quand on connaît ne serait-ce qu’un peu la réalisatrice en question, on sait que ses préoccupations les plus immédiates et véritablement nécessaires tournent toutes autour de l’amour et non des chiffres, qu’elles ne se soumettent pas au temps qui ne fait que passer, se consumer vainement mais préfèrent invariablement celui qui dure, oui ce temps des souvenirs auréolés par une mémoire devenue collective puisque partagée, bref c’est ce « sentiment du temps » que la réalisatrice a su fabriquer et offrir aux spectateurs.
    On se dit alors et après coup que les images biseautées dans un noir-et-blanc somptueux ont gagné d’avoir été polies par la pugnacité subtilement conjuguée au lâcher-prise qu’a dû être celui de l’équipe du film soudée dans la même volonté farouche que ce dernier puisse prendre forme ; exister, de la même façon que les comédiens ont laissé Albertine et les siens habiter leur propre corps respectif.
    Leila Bekhti incarne avec superbe Albertine, Albertine, cette pure voyelle – le féminin de voyou ! -, Albertine, cette femme qui a su vivre ses turbulences mais aussi ses tourments dans une singulière et paradoxale douceur au goût étonnant : celle que l’on acquiert une fois et à jamais en se donnant tout entier à l’état brut mais non brutal de ses passions : Julien, Marie, l’écriture et la survie de tous les jours. Et surtout la liberté. Liberté absolue,
    Albertine, dedans, dehors, avec ou sans Julien, avec ou sans Marie, en blonde ou brune, en romantique ou pute vénale et voleuse. Albertine, et son parcours époustouflant, à bout de souffle, à perdre haleine, Albertine, et sa détermination de mener une existence dense, intense, mue par une force que, rien ne saurait arrêter, que rien n’arrête. Albertine très cultivée et qui a le souci de l’autre, ce qui lui permet d’être présente au monde et de l’écrire.
    Qu’elle loue son corps à des hommes qui en sont devenus addictes ou lit du Céline,- Leila-Albertine est charnelle, non sophistiquée, elle est désirable, mais pas aguicheuse, fidèle à son rôle de « jouisseuse cérébrale » dont« la taule est (…) le droit chemin ». Elle n’a pas vingt ans et n’en atteindra pas 30, c’est une fille de l’assistance publique et nous sommes en pleine guerre d’Algérie. Leila Bekkhti, elle, est une petite jeune femme d’allure simple et naturelle, humble et réservée, mais en creux et c’est cela qui est gigantesque, se dessine sans pareille une volonté d’avoir coute que coute prise sur le présent, et mieux encore : de secouer le réel dans les différents essayages humains que lui offre ce dernier.
    Sosie du véritable Julien, Reda Kated est juste, quand il rit ou sourit, quand il gifle – une seule fois dans le film ! – quand il conduit son amoureuse à bord de son vélomoteur, scène mémorable qu’on aimerait durer, durer jusqu’à nous rendre notre propre, notre personnelle, notre infime liberté…Dans le sens où Jean Genet a écrit que ce qui le porte est « cette nuit portative et personnelle ».
    « Dans les yeux de Brigitte Sy »
    Quand on lui demande qu’elle a été la source son inspiration, Leila Bekhti répond sans la moindre hésitation : « les yeux de Brigitte Sy », pas de direction d’acteurs particulière mais le partage émotionnel d’Albertine qui l’habite de la première à la dernière gorgée du commencement du film.
    On aura mal regardé l’Astragale, si peu saisi sa force performative si l’on n’a pas vu surgir du néant la beauté qui s’est réfugiée dans les spirales de la fumée des cigarettes qui s’évanouit dans l’espace, dans la fluidité des mouvements maîtrisés, dans la sensualité des images moirées, dans les séquences elliptiques mais non confuses dont l’élégante subtilité ne laisse pas de place au pathos, dans la lumière savante qui joue avec la mobilité des acteurs, des paysages, et des gros plans ; ces plans de l’affect par excellence.
    Historiquement, Le Cinéma est né en noir et blanc, la patience exigée par l’attente fébrile de la naissance de ce film là n’a rien usé, ni altéré, ni érodé, elle a au contraire fait gagner de la force à l’histoire de l’Astragale en mettant à genoux quatre années devenues épreuves magnifiques afin de mériter l’exigence légitime d’Albertine. Gageure dont Brigitte Sy a su être à la hauteur. Gageure réussie grâce à la réalisatrice qui s’est érigée en héritière rebelle : c’est-à-dire qu’elle a su et préserver et aussi augmenter la richesse factuelle, poétique et historique de l’œuvre de sa protégée en insérant par exemple des références notamment musicales et imagées liées à la guerre d’Algérie, ou aux mœurs saphiques persistantes à l’âge adulte de la protagoniste. Héritière rebelle, certes mais aussi et surtout fidèle, fidèle parce qu’elle ne ferait pas pleurer l’auteure dont elle a mis le livre à l’écran.
    On n’aura pas tout dit si l’on raconte pas que l’histoire dont le film est adapté est vraie et qu’elle est celle d’une jeune femme surdouée, incarcérée, qui s’évade en sautant d’un haut mur de 25 mètres; un mur de prison, se cassant l’os nommé l’astragale et rencontre son sauveteur et bientôt amant chéri, attendu, devenu fil conducteur de toutes les aspirations de la jeune femme dans ses apprentissages de l’amour et de la mort, avec son repris de justice qu’elle ne quittera que tragiquement en restant du côté « du chronomètre » et non derrière, suite à une erreur médicale lors d’une intervention chirurgicale qui lui sera fatale.
    La phalène est un très joli papillon qui ne vit que 24 heures.
    Les scènes sont souvent courtes mais fulgurantes, mues par une espèce de profonde légèreté. Et ce n’est pas seulement le choix du noir et blanc qui nous impressionne – aux deux sens l’un photographique et l’autre émotionnel du terme-, c’est que ce que l’on nomme d’ordinaire : l’image- mouvement, l’image-action et l’image-temps se conjuguent dans un faux désordre temporel avec des contrepoints et dont la forme justement assassine un réalisme qui fréquemment empêche d’ordinaire les films d’entrer dans le 7ième art. L’art, c’est-à-dire la convention, nécessaire à l’originalité, la singularité performative et la magie née d’une alchimie réussie Les gestes intimes mais jamais familiers échangés entre les deux amants, le portrait du milieu interlope d’un Paris dans les années 60, le casting recherché et finement affûté comme la pointe d’un crayon qui vient d’être taillée, la présence de Brigitte Sy elle-même – qui à l’instar d’un d’Hitchcock- tient à apparaître, ici très enlaidie et tenant le rôle d’Irma vieille lesbienne libidineuse et tenancière exigeante d’un bordel spécialisé dans les jeunes prostituées. Et enfin la musique aussi puissante, aussi indispensable, aussi bouleversante que l’histoire d’Albertine et de Julien, sublime le tout
    Métamorphose d’une condamnée à vivre
    Brigitte Sy s’est elle-même métamorphosée. C’est une superbe femme plus belle et charismatique que jamais qui a présenté le vendredi 13 mars dernier L’Astragale en avant-première à l’occasion du Festival de films de femmes de Créteil devant une salle enthousiasmée, aussi comble que conquise.
    La petite histoire, notre histoire : je sortais de ma première incarcération de Fleury-Mérogis quand je la rencontrai pour la première fois, elle venait d’accoucher de son premier long-métrage et avait tout le temps froid, cela je m’en souviens très bien, elle signait alors Les Mains libres mais Albertine ne quittait déjà pas la moindre de ses pensées. La fébrilité a accédé à ce trac délicieux dont, nostalgique, on savoure très longtemps après les effets hélas disparus. Les mains étaient libres, certes, c’est le corps tout entier qui le devient désormais avec L’Astragale, le chef d’œuvre de Brigitte SY. Un miracle, celui d’une condamnée à vivre et à nous fabriquer des films.
    Brigitte Brami
    Écrivaine,
    auteure de
    La Prison ruinée
    (2011, épuisé)
    Miracle de Jean Genet
    Éditions de l’Harmattan (janvier 2015)
    http://www.brigittebrami.com/

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Mise en scène
Scénario
Casting
Photographie
Musique
Note finale

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