Imaginez une île. Une île sans plages de sable fin ni eaux turquoises, mais une île de terres arides et boueuses, assoiffée par le soleil catalan, et entourée par le chaos urbain. Une île à la périphérie de Barcelone, là où la campagne s’efface et où la ville n’a jamais vraiment commencé : Vallbona. José Luis Guerín est revenu filmer cet endroit, vingt-quatre ans après En construcción.
Histoires de la bonne vallée, retour à Vallbona
Vallbona est constamment sous pression : des voies de chemin de fer, des échangeurs autoroutiers, des blocs de béton. Les trains la traversent sans s’arrêter. L’autoroute, elle, ne s’arrête jamais. Le monde moderne file à toute vitesse sans se soucier des habitants du quartier. Mais Guerín observe. Patience. Quasiment de la résistance. Comme s’il savait que le temps ne coule pas toujours de source. Qu’il peut stagner, s’échouer sur les façades décrépites de maisons qu’on a bâties à l’arrache, souvent de nuit, avec les moyens du bord.
Une île sans rivage, encerclée par la ville
HISTOIRES DE LA BONNE VALLÉE n’est pas un documentaire. C’en est presque un : il a pris son temps (2 h 02). En 122 minutes de cinéma, il met en scène un vieux conflit du cinéma : la terre face aux infrastructures. À l’instar de Vallbona, qui hésite encore entre la ville et l’étendue qu’elle grignote, ces potagers bien entretenus résistent face aux derniers immeubles érigés. Ces blocs de béton entassent les habitants plus qu’ils ne les logent.
La caméra, homme de la rue
La caméra se fait homme de la rue. Elle ne commente pas. Elle filme l’air moite, les silences troublés par le chant du coq, les rires d’un enfant, les éclats de voix, au bord de la rivière pour d’autres, qui s’y baignent malgré l’interdiction de la baignade par les autorités. Une nature bien malmenée, mais qui s’accroche entre deux dalles, au bord des clôtures, là où personne n’a encore mis les pieds.
Antonio, 90 ans, et la terre qui résiste
On ne jouera pas la comédie des rôles. Il y a des tronches, des corps, des vies marquées par le travail et le temps. Il y a Antonio. Le jardinier de 90 ans. Sur son lopin de terre, il laboure et bichonne depuis des décennies nos fleurs supposées pourrir sous un ciel de ferraille. Il cultive à son rythme. Celui de la campagne en plein cœur de la ville. Celui de l’homme qui sait que tout s’achève, mais qui y croit toujours.
Autour de lui, une communauté cosmopolite, bâtie sur les déplacements et les fractures récentes : voix russes, chants tsiganes, familles venues d’Afrique ou d’Amérique du Sud. Tous s’acharnent à réinventer du commun sur un sol sans cesse menacé.
Un western périphérique, une élégie
Sans trop insister sur la référence et sans être trop démonstratif, Guerín nous emmène dans un autre vieux conflit de cinéma : l’univers du western. Non pas par mimétisme, mais parce qu’il y a comme des errements de frontières, des terres inaccessibles à défendre, à Vallbona. Les promoteurs et les ingénieurs jouent leur pièce. Épisode après épisode, ils grignotent. Les usages anciens sont bien là, mais le rouleau compresseur s’en fiche.
Le train, toujours présent, n’est pas là pour nous annoncer le progrès. Il sonne davantage le glas d’un monde et d’un temps qui passe. Le film s’ouvre avec des images en Super 8. Des images qui avaient peut-être déjà une époque d’avance. Elles nous rappellent qu’y tourner, c’est déjà un peu filmer l’oubli. Que l’image est affaire de souvenir. Le son, lui, fouaille. Un monde fait de frictions, de passages et de silences.
Le film est devenu une élégie. Une grève de silence douloureuse. Une forme de résistance qui passe par le regard porté sur les gestes ordinaires, les façons de faire, les présences. En filmant Antonio et ces instants sous le ciel indifférent de Barcelone, Guerín dresse un monument fragile, un monument qu’avec le temps et la lumière, les hommes auront du mal à voir disparaître.
Un hommage à celles et ceux qui ont bâti leurs maisons dans la vallée et qui voient le soleil se coucher sur leur vallon. Ils savent que rien n’est acquis et ne perdent pas espoir : ils ont habité ici et ils n’oublieront pas. Guerín ne filme pas pour sauver. Il filme pour laisser une trace. Cela suffit.
— Aïmen LOUAFI
Cet article a été publié suite à une contribution d’un·e rédacteur·rice invité·e.
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