Dans son dernier long métrage L’AFFAIRE BOJARSKI, le réalisateur Jean-Paul Salomé offre au spectateur l’opportunité rare de se mettre dans la peau de Ceslaw Jan Bojarski, célèbre faux-monnayeur dans les années 60. Avec Reda Kateb, Bastien Bouillon et Sara Giraudeau.
Le destin fascinant d’un faussaire de génie
Ceslaw Jan Bojarski, surnommé par la presse le « Cézanne de la fausse-monnaie », est considéré comme un quasi-dieu à la Banque de France, dont une chambre forte spéciale contient ses gravures, archives et contrefaçons. Pourtant, Jean-Paul Salomé nous a confié lors de la présentation de L’AFFAIRE BOJARSKI au Festival International du Film d’Histoire de Pessac, que les autorités ont « obstinément voulu effacer la vie de cet homme, en ensevelissant ses machines et son atelier entier sous une dalle de béton ».
Il n’en fallait pas plus pour attiser l’envie du réalisateur d’en comprendre les raisons et d’être attiré par « les différentes facettes et l’ambiguïté de ce faussaire de génie ». Quitte à renouer brillamment avec le film historique et ses « oppressantes reconstitutions en costumes », auxquelles il avait été confronté lors du tournage de Les femmes de l’ombre.
Anne, la fille de Bojarski, m’a dit qu’elle aurait voulu vivre certaines scènes imaginées dans le film.
Jean-Paul Salomé
L’AFFAIRE BOJARSKI permet subtilement au spectateur de se nicher dans la tête de son héros, le plus souvent dans ses silences, qu’habite remarquablement Reda Kateb (Hors normes), pour lequel le rôle a été écrit. Car c’est bien dans la solitude silencieuse que Bojarski travaille, crée ses machines reconstituées pour l’occasion, puis grave les plaques de faux billets. Le réalisateur évite parfaitement l’écueil du côté documentaire et réussit la gageure de maintenir la tension dans ces scènes détaillant chaque geste, « sa concentration et son énergie, sans plus aucune notion du temps, coupé du monde et qui le rendaient finalement heureux ».
Jean-Paul Salomé dit aussi s’être « senti prêt à raconter des choses qu’il sentait proches de lui au travers de la longue histoire d’amour d’un couple avec des enfants et de quelqu’un qui sacrifie beaucoup de choses pour faire ce qu’il veut ». Le film donne ainsi très bien à voir la difficulté du faussaire à maintenir l’étanchéité de sa double vie, ainsi que les doutes progressifs de son épouse Suzanne (Sara Giraudeau).
Un jeu du chat et de la souris, à la manière de Catch me if you can
L’AFFAIRE BOJARSKI offre également une réflexion passionnante sur l’éthique personnelle confrontée à l’ambition, l’ego, l’obsession et la soif de reconnaissance. Cette dernière, paradoxale, est bien au cœur de la chasse à l’homme lancée par le commissaire divisionnaire Benhamou, devenu à l’écran Mattéi (Bastien Bouillon).
Une des forces du film est de réussir à faire éprouver au spectateur, pourtant conscient du vol manifeste, une grande jubilation à voir Bojarski déjouer les pièges et passer entre les mailles du filet. La relation entre les deux hommes apparaît comme un subtil mélange de défi et d’admiration mutuelle, auquel s’ajoute un écart de classe sociale entre le bourgeois et l’immigré polonais.
Le film suggère en effet que les origines du faussaire l’ont manifestement contraint à devenir un hors-la-loi. L’AFFAIRE BOJARSKI raconte ainsi ces exilés venus en France, habitués à ne pas faire de vagues et essayant, parfois en vain, de s’intégrer par le travail. Malgré l’obtention de sa carte d’identité française, il a pourtant sans cesse fallu faire ses preuves à « cet ingénieur qui ne savait pas vendre ses inventions ».
Ayant travaillé un temps avec le gangster Scola (Olivier Loustau), il aurait pu choisir de rester dans ce monde, comme son ami Anton Dow (Pierre Lottin). Ce sera d’ailleurs Dow, seul élément de porosité entre les deux vies de Bojarski, par lequel la digue se fissurera. L’AFFAIRE BOJARSKI se révèle donc un film passionnant dans sa capacité à narrer le destin hors du commun de cet artiste et à combler de façon romanesque les inconnues de ses relations intimes.
— Sylvie-Noëlle



