© Cino Del Duca 1960

L’AVVENTURA, Antonioni architecte – Critique

Revoir L’AVVENTURA aujourd’hui, c’est revoir l’intemporalité de la beauté. Un homme, deux femmes. L’une disparaît. Que reste-t-il ? A travers ce récit de l’amour, de la culpabilité, de l’embrasement, Antonioni se fait architecte des plans et des corps.

Au détour d’un rocher, une femme disparaît. De ce synopsis de film à suspense, Antonioni se débarrasse de tout ce qui a trait aux circonstances pour nous laisser avec les seules conclusions. Dans ces îles volcaniques du début du film, déjà l’immensité rocheuse domine les personnages les laissant en proie aux éléments naturels, à l’incompréhension, à la confusion, au vide. L’architecture monumentale du décor continue dans la ville, isolant tour à tour Sandro et Claudia dans la chape de béton de leur culpabilité. Sandro est architecte, il ne peut qu’y être sensible : « Ils pensaient au décor » dit-il, pensif au balcon. C’est qu’Antonioni est aussi un architecte.

L’architecte et le cinéaste usent du même outil : le plan. Et chez Antonioni, le plan se complexifie au fur et à mesure sous ses atours simples. D’un portait de Monica Vitti, tout absorbé à sa beauté, surgit d’une porte à l’arrière-plan une amie vaquant à ses propres occupations. Les plans se multiplient au sein de la même image, pourtant cet agencement reste parfaitement lisible. C’est ce qui tord le coeur du spectateur : dans cette image où rien n’est caché, flou, invisible, Anna a bien disparu, avalée dans le hors-champ.

L’AVVENTURA, c’est aussi l’architecture des corps. La composition équilibrée des plans n’offre pas à voir que leur beauté mais elle s’accole avec les relations entre les personnages. Monica Vitti est montrée bord cadre quand elle songe à s’enfuir, de dos quand elle ne veut pas entendre Sandro qui parle, lui, face à nous, ou face au miroir quand elle est seule avec elle-même, actrice d’abord pour son reflet. Antonioni nous montre beaucoup de visages mais aussi beaucoup de nuques. A l’arrière des crânes, sans visage pour susciter l’empathie, se crée une surface de projection et d’interrogation. Sous ces crânes, bouillonnent les questions, la culpabilité d’avoir effacé Anna, d’avoir remplacé la brune par la blonde, de porter le chandail qui lui appartenait – son père ne dit rien mais c’est déjà l’enterrer.

Devant les visages clos, la caméra est posée sur le bateau, elle oscille au rythme des vagues, elle donne le mal de mer. Un trouble qui entre dans le cœur des hommes face aux femmes. Eux aussi sont bousculés jusqu’à la nausée devant cette jeune créature de 19 ans et plus tard devant Monica Vitti qui s’enfuit, honteuse, dans une scène magnifique et effroyable d’oppression. Elle est persuadée d’être la garce qui remplace son amie. Mais elle ne se rend pas compte que ce sont les hommes autour d’elle qui sont malades. Lorsqu’elle surprend Sandro qui la trompe avec cette même jeune femme de 19 ans, elle a un choc : elle ne pourra rien contre ça. En le retrouvant pour la scène finale, elle hésite avant de poser sa main sur sa nuque. Cet homme est un idiot comme un autre mais elle le croit quand il dit avoir été sincère avec elle comme avec Anna. Par ce geste, elle embrasse le lot des femmes d’aimer et d’être trompée par la médiocrité des hommes sans rien perdre de sa majesté.

Mélanie

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Titre original : L'Avventura
Réalisation : Michelangelo Antonioni
Scénario : Michelangelo Antonioni, Tonino Guerra, Elio Bartolini
Acteurs principaux : Monica Vitti, Gabriele Ferzetti, Lea Massari
Date de ressortie : 28 Octobre 2020
Durée : 2h23min
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