Si la comédie n’est pas la tasse de thé habituelle de la réalisatrice Fabienne Godet (Nos vies formidables), son incursion dans ce genre avec LE RÉPONDEUR est une réussite. Adapté de l’ouvrage éponyme de Luc Blanvillain, le film a d’ailleurs reçu le Prix du Public au Festival de l’Alpe d’Huez.
Rencontrée à Bordeaux lors de l’avant-première de LE RÉPONDEUR, la réalisatrice Fabienne Godet confie « être allée dans la comédie, sans pour autant pousser le curseur à fond et en restant fidèle à sa manière de filmer et aux thématiques qui lui sont proches. Ainsi l’importance des rencontres, qui suscitent des émotions et permettent aux uns et aux autres de se déployer ». Se déroule en effet sous les yeux du spectateur une rencontre surprenante, grâce au talent d’imitation vocale de Baptiste Mendy (Salif Cissé). Ne parvenant pas à vivre de son art dans un petit théâtre parisien, le jeune homme est sollicité pour le remplacer et filtrer ses appels téléphoniques par Pierre Chozène (Denis Podalydès), romancier célèbre à la recherche de calme.

L’originalité de LE RÉPONDEUR repose grandement sur la voix reconnaissable entre mille de Denis Podalydès, que la réalisatrice qualifie « d’un heureux mélange, entre le côté pitre Louis de Funès et celui séduisant à la Jean-Louis Trintignant ». Même si l’acteur a assuré la postsynchronisation, le travail réalisé sur l’imitation par Salif Cissé est bluffant. Et il convient presque de remercier « les comédiens qui ont refusé de passer le casting, souvent en raison de la complexité du rôle principal ou de la bizarrerie d’avoir une partie du film sans leur voix réelle ».
Souhaitant « faire dans la dentelle à la syllabe près », la réalisatrice a ainsi collaboré artistiquement avec les trois imitateurs Michaël Gregorio (voix chantée), Fabian le Castel (voix parlée) et Eklips (voix de rappeur). De la vie de Salif on ne saura que très peu, si ce n’est ses échanges avec Fanny (Manon Clavel) et Vincent (Ismaël Sy Savané), ses amis du théâtre. Car « tout en respectant l’âme du livre et la manière dont progressait le vaudeville », la réalisatrice et sa coscénariste Claire Barré « ont choisi de se centrer sur la relation d’amitié entre Chozène et Baptiste ».
Ce que j’aimais, c’est faire entrer tous les personnages par la voix.
Fabienne Godet
Et en effet, LE RÉPONDEUR montre très bien la naissance de cette amitié respectueuse et la façon dont les voix et les vies des deux hommes aux univers si opposés vont se télescoper et s’impacter. Même si la transformation mutuelle des personnages est un classique au cinéma, celle-ci est douce et bienveillante et leur permet de devenir la meilleure version d’eux-mêmes. Les rapports de force et de confiance en soi s’inversent ainsi petit à petit. Celui qui rend ce service particulier va bien au-delà du besoin et celui qui est demandeur devient celui qui est pris en charge, souvent à son insu.
Car Baptiste fait preuve d’imagination pour s’imprégner de son personnage auprès des proches de Chozène, tels son ex-femme, son éditeur, sa fille Elsa (Clara Bretheau) ou Gabriel Lozano (Harrison Arevalo), l’ami journaliste de cette dernière. Mais ses initiatives de plus en plus osées sortent du cadre initial et donnent lieu à de joyeux quiproquos, notamment auprès de Clara (Laure Atika) ou du propre père de Chozène.

LE RÉPONDEUR est une comédie parfaite dans le sens où elle parvient également à instiller une émotion à laquelle le spectateur ne s’attend pas. Le film questionne en effet sur les limites de cette expérience, dont Chozène laisse le pouvoir avec une certaine naïveté entre les mains de Baptiste, sans en envisager les risques de phagocytage. Baptiste au grand cœur s’en empare heureusement avec enthousiasme, sans réfléchir aux conséquences de sa volonté d’enjoliver grâce au mensonge des situations ou des relations. Ainsi, le jeune homme deviendra celui qui protège, console, réconcilie et répare Chozène – un peu comme s’il jouait le rôle de la couture d’or de son bol du Kintsugi.
Enfin, par le biais de la peinture d’Elsa, de l’écriture de Chozène et du talent d’imitation de Baptiste, LE RÉPONDEUR interroge habilement sur tout ce qui a trait à la création artistique. Donnant sans nul doute au spectateur une folle envie de faire le bilan de sa propre vie en sortant de la salle. Comment naissent les vocations, les passions et l’inspiration et comment sont-elles empêchées ou oubliées ? D’où vient le succès et comment se vit-il, se partage-t-il ou enferme-t-il ? Pourquoi la réussite provoque-t-elle tantôt la loyauté, tantôt les actes intéressés et n’évite-t-elle pourtant pas le besoin absolu de reconnaissance par ses parents ?
Fabienne Godet a puisé dans sa propre expérience, précisant que « sa chance est d’être ni nulle ni brillante, mais de durer, ce qui l’a préservée de croire qu’elle était arrivée, car elle sait comment le succès abîme ». On dit que la voix reflète la personnalité et qu’elle ne ment pas. Avec son propos malin et touchant, LE RÉPONDEUR est donc la preuve qu’un être bien intentionné peut se saisir de la voix de quelqu’un et lui réinjecter le souffle nécessaire qui lui redonne l’élan de vie et l’humanité qu’il avait perdu.
Sylvie-Noëlle



