Trois ans après son dyptique qui l’a imposé auprès du public français (l’étrange Sayonara et l’angoissant Harmonium), Fukada est enfin de retour cette année avec trois films successifs. Le premier de cette trilogie, L’INFIRMIÈRE, est un ambitieux polar entre fait divers, introspection psychologique et critique sociale.

Déjà dans Sayonara, plus encore dans Harmonium, Fukada énonçait une intention simple, méditative, terrifiante : l’altération de notre réalité par les évolutions technologiques et sociétales. Comment le genre et le fantastique vont alors naître des lignes bien droites de l’architecture japonaise par l’influence discrète, et pourtant inévitable, de micro-révolutions morales ou scientifiques ? Ce que Fukada conte, au final, c’est bien l’arrivée d’une nouvelle ère. Ou s’agit-il d’une invasion ? La nuance, en apparence contradictoire, est en fait bien plus complexe, en grande partie car – comme Kiyoshi Kurosawa, comme David LynchFukada pose la question d’un regard. Son dernier film, L’INFIRMIÈRE, en est une nouvelle itération.

Plus précisément, la caméra de Fukada balaie un entre-deux : l’objectif, omniscient, démiurge, qu’il incarne en tant que seul créateur (c’était d’ailleurs le sujet lattant d’Harmonium) ; et l’identité de ses personnages, déléguée mais toujours complètement orientée par le cadre de la caméra. Cette séparation, floue, aboutit donc à une incertitude : qu’est-ce qui relève du genre ? qu’est-ce qui relève du cauchemar ? C’est en quelque sorte de cette dualité que nait le style Fukada, au sein duquel n’existe aucun élément fondamentalement surnaturel : le cauchemar sociétal.

Photo du film L'INFIRMIERE

Décryptage sophistiqué des dérives des médias contemporains, L’INFIRMIÈRE est un thriller teinté de chronique sociale : d’un côté les jeux de dupes d’une famille bousculée par le fait divers ; de l’autre un portrait de nos désillusions modernes à base de contre-pouvoir transformé en tsunami du peuple, à l’heure où se défendre est devenu synonyme de s’accuser soi-même. S’il n’est pas tout à fait une démonstration de ce genre de polar moral paranoïaque, L’INFIRMIÈRE impressionne de par la mathématique tentaculaire de sa mise en scène glaçante : lumineuse et d’une noirceur rare, clinique et sauvage – les ruptures de ton sont nombreuses, et imposent définitivement Fukada comme l’un des metteurs en scène de genre les plus étranges et fascinants de sa génération.

En attendant ses deux prochains long-métrages (L’Homme qui venait de la mer en décembre, Suis-moi je te fuis, fuis-moi je te suis en mai 2021), Fukada livre avec L’INFIRMIÈRE un thriller minimaliste et convaincant – dommage que derrière l’intelligent métadiscours sur les liens complexes entre individu et médias, la terreur ne soit pas plus profonde : à l’image de ces quelques moments de vacillement mental, ceux d’une société japonaise en retenue constante, qui faisaient déjà le sel des scènes les plus marquantes d’Harmonium. Si on est encore en attente de son premier grand long-métrage, Fukada porte déjà en lui ces caractéristiques des metteurs en scène d’exception – une Foi indéfectible pour ses propres mécaniques, et un œil aguerri pour définir et reproduire celle du monde qui l’entoure.

Vivien

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L'INFIRMIÈRE, polar moral - Critique
Titre original : Yokogao (A Girl Missing)
Réalisation : Kôji Fukada
Scénario : Kôji Fukada
Acteurs principaux :Mariko Tsutsui, Mikako Ichikawa, Sosuke Ikematsu
Date de sortie : 5 août 2020
Durée : 1h44min
3.0Glacial
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