Prix de la Caméra d’Or à Cannes cette année, The Six Billion Dollar Man retrace le parcours de Julian Assange, fondateur de WikiLeaks. Par un montage tenu, une matière d’archives abondante et une narration solidement charpentée, Eugene Jarecki dépasse le simple portrait : le film met à nu la ligne de fracture entre droit à l’information et secret d’État, avec en toile de fond une question plus vaste sur la santé des démocraties occidentales.
Assange, figure surexposée et enjeu politique
Choisir Julian Assange comme objet d’étude, c’est s’aventurer sur un terrain saturé de récits contradictoires. Plutôt que de rejouer les polémiques, Jarecki remonte aux racines : l’ambition de WikiLeaks, l’onde de choc des révélations, puis la fabrication progressive d’un ennemi public. Le documentaire pose une interrogation simple, mais brûlante : un homme avait-il le droit de rendre publiques des informations jugées strictement confidentielles, au nom de l’intérêt général ?
Une décennie d’enfermement, sans hagiographie
Le film s’ancre dans un moment charnière : 2024, année où Assange retrouve la liberté après plus de dix ans de privation – d’abord à l’ambassade d’Équateur à Londres, refuge devenu huis clos, puis au centre pénitentiaire de Belmarsh, prison de haute sécurité. The Six Billion Dollar Man évite pourtant l’oraison funèbre et le portrait sanctifié : ce qui intéresse Jarecki, c’est moins l’icône que la décennie WikiLeaks, ses effets collatéraux, et la manière dont une logique de transparence a pu se retourner en machine judiciaire et diplomatique.
Un récit d’enquête sur la mécanique de la censure
Fort de l’expérience d’un cinéma documentaire engagé (après Why We Fight et The House I Live In), Jarecki assemble un vaste réseau de témoignages, d’images d’archives et de documents, jusqu’à intégrer – mise en abyme évidente – des éléments issus de fuites survenues pendant la production. Le film assume un point de vue favorable à Assange, sans l’absoudre mécaniquement : l’enjeu est de déconstruire un récit dominant, et de redonner une épaisseur humaine à celui que la communication politique a longtemps réduit à une caricature.
Six milliards, un symbole et un vertige
Au fil des séquences, c’est la corruption des rapports géopolitiques qui affleure : l’Équateur, pourtant engagé à protéger Assange, finit par laisser la police britannique pénétrer dans son ambassade pour l’arrêter, sur fond de tractations et de pressions. Le titre renvoie à une promesse de financement attribuée à Donald Trump – six milliards de dollars – somme titanesque qui fonctionne autant comme élément de récit que comme symbole. Plus glaçant encore, le film évoque l’hypothèse, documentée par plusieurs enquêtes, de projets visant à éliminer Assange.
Sous couvert d’un cas individuel, The Six Billion Dollar Man passe au crible l’Europe, les États-Unis et, plus largement, ces nations qui se posent en modèles de liberté tout en en redessinant les limites au gré de leurs intérêts. Sa Caméra d’Or vient rappeler un besoin de vérité partagé, à l’heure où désinformation, fake news, deepfakes et IA générative rendent la frontière entre réel et mensonge toujours plus instable.
— Marie ARRIGHI
Cet article a été publié suite à une contribution d’un·e rédacteur·rice invité·e.
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