En 9177, la hiérarchie sociale s’est réduite à deux groupes : ceux qui travaillent et ceux qui vivent d’amour et d’eau fraîche dans des camps décrépis en périphérie. Mais quand l’un des parias décide de se mettre à la vente de limonade, l’ordre établi s’en retrouve bousculé : façon satire de nos sociétés binaires, l’espagnol Cuerda livre un dernier film loufoque et absurde avec un casting réunissant tout le gratin du cinéma ibérique. La sauce prendra t-elle encore une fois ?

Comment en est-on arrivé au futur décrit par TIEMPO DESPUÉS ? L’Espagne, transformée en désert du Nevada, est divisée en deux castes sociales : travailleurs, et chômeurs. La dystopie n’y est pourtant pas si linéaire, et les milliers d’années n’auront pas été celles d’avancées technologiques considérables. C’est comme si le monde, un peu à la manière d’un certain cinéma post-apocalyptique, avait opéré un demi-tour vers le primitif, donnant à cet avenir de carton des airs de conte montypythonnesque. Il y a les rustres aux gueules en diagonale façon Sacré Graal !, les costumes et l’univers d’un Terry Gilliam, le surréalisme sociétal de La Vie de Brian où le peuple semble épris d’une soudaine folie dérégulée, façon hôpital psychiatrique à ciel ouvert. La névrose est la norme, la marginalité n’en est plus une.

José Luis Cuerda, disparu en début d’année juste avant que notre monde ne se mette à suivre de lui-même les plus grands récits de fin du monde, n’est pas tout à fait un nouveau venu dans le paysage du cinéma espagnol : réalisateur d’une vingtaine de long-métrages depuis les années 70, on le retient surtout pour la comédie culte Amanece, que no es poco, sortie en 1989, mais aussi pour des obsessions thématiques singulières dont TIEMPO DESPUÉS est finalement une somme logique. Des comédies chorales souvent teintées de surréalisme, de fantastique, de personnages de toc et de broc.

Photo du film TIEMPO DESPUÉS

En tant qu’ultime film de son réalisateur, TIEMPO DESPUÉS porte en lui cette âme de chant du cygne. On tente alors d’y déceler la cohérence d’une œuvre via son aboutissement. Et si TIEMPO DESPUÉS est un concentré des obsessions de Cuerda, difficile de ne pas y voir un cinéma dépassé – un comique hérité des années 80, adapté aux peurs du XXIème siècle. Mais y a-t-il encore de l’inventivité dans ces effets de manche, dans ce genre de satire loufoque qui arrive après des décennies d’exploration du genre ? TIEMPO DESPUÉS, dans son propos comme dans sa forme, est figé dans une autre époque ; celle où le gag était gage de créativité, celui où le conte philosophique fantaisiste n’en était qu’à ses balbutiements. Même dans ses références, le film de Cuerda sent le formol. Après près d’un demi-siècle à faire son deuil du franquisme via le septième art, attend-on encore du cinéma espagnol qu’il revisite des symboles phalangiste esseulés et la figure du caudillo ?

Bénéficiant d’une heureuse distribution en France, TIEMPO DESPUÉS pourra peut-être permettre d’opérer comme une porte d’entrée vers la filmographie de Cuerda, méconnu dans nos contrées. Dommage en tout cas, pour lui et pour nous, que cette ultime facétie ne soit pas à la hauteur de sa longue mythologie – le monde a changé, le cinéma aussi. Cuerda ne s’est fait qu’au premier – comme beaucoup d’autres grands artistes avant lui, cela restera sa tragédie.

Vivien

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TIEMPO DESPUÉS, futur (sur)réaliste - Critique
Titre original : Tiempo Después
Réalisation : José Luis Cuerda
Scénario : José Luis Cuerda
Acteurs principaux : Roberto Álamo, Blanca Suárez, Miguel Rellán
Date de sortie : 22 juillet 2020
Durée : 1h35min
1.5Vieillot
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