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TRALALA, chant et contre-chant – Critique

Présenté en séance de minuit au Festival de Cannes 2021, le nouveau film des frères Larrieu pousse une bien jolie chansonnette. Avec sa mélodie décalée, TRALALA s’impose comme une étrange comédie musicale qui, tout du long, cherche la note juste sans vraiment l’atteindre. Ce n’est pas grave puisque le charme de TRALALA se joue dans les couacs et les accidents.

« On a le même tempo mais pas le même pattern » chantait Philippe Katerine. Accrocheur, n’est-ce pas ? Dans TRALALA, les frères Larrieu construisent leur propre pattern sur un tempo « katerinien ». Pour quel résultat ? Une comédie musicale à la marge qui peint un monde où les illuminés sont rois. TRALALA, c’est un film vagabond qui préfère l’errance absurde à la folie des grandeurs. Face à ce miracle discret, difficile parfois de savoir où l’on met les pieds. Si l’on ne sautille pas gaiement avec Gene Kelly dans de jolies flaques, les frères Larrieu nous proposent au moins ici une échappée. TRALALA, c’est leur Brigadoon du pauvre où le réel post-covid se retrouve contaminé par un peu de fiction et de mouvements rythmiques. Mais TRALALA, c’est surtout une comédie musicale qui se cherche. C’est beau, non ? Finit-elle par se trouver ? Naturellement.

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Tout part d’une apparition. D’abord d’un faisceau lumineux révélant des particules de poussière en suspension. Dans ces particules, Tralala se forme et trouve l’inspiration. TRALALA, c’est ça : c’est un regard lumineux – celui des Larrieu – permettant de voir ce qui échappe souvent à nos yeux. Car vivre sa vie en cherchant sa musique, c’est quand même mieux que de se terrer dans le désespoir. Les premières élévations de voix déstabilisent. Dans quoi sommes-nous venu nous terrer ? Spectacle loufoque ou musical raté ? Heureusement, au-delà du temps d’adaptation, Tralala finit par nous emporter dans son aventure vers la grâce. Ne reste plus qu’à se laisser porter ou à rester sur le bas-côté. Puis le film démarre : Amalric erre en chansons et croise sa Sainte Vierge – doux visage de Galatéa Bellugi – qui lui fait une déclaration ; « surtout, ne soyez pas vous-mêmes ». La réplique se répètera – comme un motif rythmique – et fera office d’emblème du film : une invitation à ne pas être soi, à ne pas « venir comme vous êtes », à se glisser dans la peau d’un autre, d’un personnage, d’un disparu, pour vivre le réel autrement, pour s’oublier soi-même et chanter une histoire qui nous appartient sans nous appartenir. L’intrigue se construira ainsi autour d’une imposture, celle du retour du (faux) fils prodigue à Lourdes guidé par la vision de son ange bleu. Cet ange bleu, ce n’est pas tout à fait La femme en bleu de Michel Deville, mais c’est tout comme. Car TRALALA, c’est ludique, mouvant, gentiment anticonformiste comme du Deville. Loin des radars et du cafard, Arnaud et Jean-Marie Larrieu nous concoctent une sorte de cinéma « buissonnier » qui invite à la fugue (é)perdue du bonheur.

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On connaît les Larrieu. Déjà dans 21 nuits avec Pattie, nécrophages et nymphomanes faisaient bon ménage. TRALALA, c’est plutôt le style clochard et revenant, vierges en plastique et ukulélé. Mélanie Thierry n’est pas dépaysée : les beaux ténébreux qui touchent à la gratte et à l’élévation de voix, elle connaît. Bon, Mathieu Amalric n’est pas Raphaël ; mais il impose une présence, une singularité, un charisme de chaque instant. Et même si Amalric ne bourlingue pas en caravane de Paris à Lourdes, son voyage vers l’illumination se fait en musique. Comme un étrange croisement entre Philippe Katerine et le Michel Simon du Boudu de Renoir, Tralala n’est qu’un clochard paumé qui suit le mouvement. C’est un électron libre qui ne vit que pour le moment présent. Sa trajectoire, c’est un peu celle d’un prophète du trottoir. Ceux qui croisent sa route changent à son contact. Mieux encore, ils chantent. « Il part à la recherche d’une sorte de consolation et c’est lui qui finalement console autour de lui. C’est son côté christique… sans croix » affirme Arnaud Larrieu. Sans croix mais avec une voix, Tralala souffle un peu de légèreté dans un monde chaotique. Et ça fait du bien. Si les fantômes dansaient sur les tables dans 21 nuits avec Pattie, ici, ils se chantent. On ne revient pas d’entre les morts nous murmure ainsi Bertrand Belin, homme de scène qui se révèle aussi bon acteur monolithique. La complainte est belle, surtout lorsque Amalric la reprend version angliche.

Il est peut-être là le miracle de TRALALA : dans la simplicité de sa proposition et la justesse de ses imperfections.

Les acteurs chantent – réellement – et acceptent la fragilité de l’édifice. Comme dans le Annette de Leos Carax, les prises en son direct font la force du projet et permettent cette intensité émotionnelle, ces nuances, ces maladresses si humaines. Chaque personnage a son compositeur attitré, sa petite mélodie collée aux basques. Dans l’ombre, on retrouve ainsi Philippe KaterineÉtienne DahoDominique AJeanne Cherhal et Sein ; des « auteurs » de la « nouvelle scène française » qui insufflent un peu de leur univers musical dans l’univers déjà bien atypique de TRALALA. Et lorsque Amalric s’approprie les textes de Katerine (un peu à l’origine du projet, rappelons-le), la correspondance est troublante ; même décalage, même regard candide, même prosodie ébouriffante : « Je suis moi quand je suis toi » ; Amalric en mode Sexy Cool, c’est quand même quelque chose. Et comme dans les chansons de ce vilain petit canard de la chanson française, le kitsch est ici à la mode et les discothèques de provinces rouvrent leurs portes. Pour voir Josiane Balasko enflammer le dancefloor et voir se réconcilier des êtres blessés avec d’autres éraflés. Mais le plus beau passage du film, on le doit sûrement à Mélanie Thierry qui, sur une musique de Jeanne Cherhal, déambule dans une allée de souvenirs lourdais : hypnotique séquence où les gestes aériens de l’actrice commentent l’interrogation des paroles et de sa douce voix.

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Les séquences chantées ne font jamais dans la démesure. Au contraire, elles restent toujours à hauteur d’Homme. Elles surgissent, elles effleurent, elles touchent ou déboussolent. La mise en scène, douce et apaisée, épouse ce désir musical : les Larrieu ont bien compris qu’on ne coupe pas un passage musical, qu’il faut du temps pour le laisser vivre et que son intensité ne réside pas dans la coupe mais dans la fluidité et la chorégraphie du plan. TRALALA touche ainsi seulement au beau geste. Seulement au mot juste. Du concert final se dégage une belle mélancolie : dix minutes en suspens – structurées sur le Mot Juste de Bertrand Belin – qui nous prennent par la main au milieu de corps qui dansent et d’autres qui chantent. L’ambiance festive n’est pas sans rappeler celle qui était déjà au cœur de 21 nuits avec Pattie ; et ce côté fête de patelin qui accompagne une ode à la vie ou une ode à revivre. Puisque TRALALA verse aussi dans le romanesque provincial. Avec ce Lourdes – terre natale des deux cinéastes – qui revendique son artifice, lieu de fiction par excellence où les images sacrées se vendent et où les prières mènent à de miraculeux hasards.

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Autre originalité de TRALALA : être un film masqué où l’ère post-covid invite à un défilé de masques comme autant d’identités à cacher ou à revêtir. C’est troublant mais jamais plombant. On pense parfois au 8 femmes de François Ozon dans cette tonalité légèrement désuète, ce détournement des codes et ces personnages névrosés qui chantent pour se réinventer. Jacques Demy n’est jamais loin aussi ; il est une référence que l’on fait sortir de la bouche des nonnes mais jamais les frères Larrieu ne tentent de l’égaler. Jamais ils ne tentent non plus de jouer dans la même cour que le Annette de Leos Carax. TRALALA n’est pas un ouragan de fulgurances et de virtuosité. Au contraire, il est un film qui voudrait être une œuvre de Minnelli mais qui a conscience de ne pas être au niveau. Alors il fait un peu de poésie avec de la normalité, il accueille l’inattendu au lieu de tout calculer, histoire de prendre le micro ou de le laisser à qui de droit. Mais le plus beau ici, c’est cette véritable tendresse que les Larrieu déploient pour leurs personnages. Un peu comme les héros du dernier film de Samuel Benchetrit qui voyaient leur coquille se briser pour révéler un peu de douceur, de poésie et d’existentialisme. Cette musique ne joue pour personne, vraiment ? Dans TRALALA, elle joue pour tout le monde et surtout pour ceux qui ont besoin d’entendre des paroles réconfortantes. Le message est passé ; Tralala peut repartir en vadrouille. Toujours seul, mais en chantant un air entêtant.

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Qui aurait cru que les frères Larrieu réenchanteraient le réel avec un clochard, une guitare et une Vierge ? Il est peut-être là le miracle de TRALALA : dans la simplicité de sa proposition et la justesse de ses imperfections. « Surtout, ne soyez pas vous-même ». On l’a compris. Pourtant, TRALALA est un film qui revendique son identité, sa singularité, son excentricité. Le projet était casse-gueule mais les Larrieu s’en tirent avec les honneurs. L’escapade a ses limites – un rythme bancal notamment – mais la sincérité génère ici l’enchantement. Et le casting s’en donne à cœur joie pour porter ces chansons à texte et cet univers coloré. TRALALA, c’est ainsi chercher la comédie musicale qui sommeille dans des cordes vocales désaccordées. Pas toujours juste, qu’importe : de la maladresse naît souvent quelque chose de sincère, de beau, de doux, de juste au final. Le résultat étonne, déstabilise parfois, mais enchante souvent. En résulte un « film de rue » plein de petites fêlures (et de ruptures de ton), exubérant et joyeux, poétique et généreux, légèrement foireux mais aussi miraculeux. Et même si TRALALA n’a pas la stature d’un disque d’or ou de platine, il tient déjà très bien dans son cadre déglingué. La vie serait-elle une comédie musicale embrouillée et inachevée ? On aimerait parfois y croire. En attendant, les frères Larrieu nous le répètent : « surtout, ne soyez pas vous-même ».

Fabian Jestin

Note des lecteurs16 Notes
Titre original : Tralala
Réalisation : Arnaud et Jean-Marie Larrieu
Scénario : Arnaud et Jean-Marie Larrieu
Acteurs principaux : Mathieu Amalric, Mélanie Thierry, Bertrand Belin, Josiane Balasko, Maïwenn, Denis Lavant, Jalil Lespert, Galatea Bellugi
Date de sortie : 6 octobre 2021
Durée : 2h
3
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Ary Benattia
Ary Benattia
Invité.e
10 octobre 2021 21 h 40 min

J’ai été voir ce film hier soir,il m’a laissé sans voix,improbable inattendu féerique,un vrai conte des temps modernes,une façon de conter une histoire sans pareil et finalement esthétique et optimiste

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