Clément Cogitore, artiste photographe et cinéaste, auteur du très bon Ni le ciel ni la terre, revient avec un documentaire qui nous immerge aux confins du monde au coeur d’une communauté impossible. Présenté en parallèle au BAL jusqu’au 23 décembre dans le cadre d’une exposition, BRAGUINO sort également en salles aujourd’hui. Un documentaire vibrant sous forme de western utopique.

Pour ce projet, Clément Cogitore est allé à la rencontre d’une famille, les Braguine, vivant au fin fond de la Taïga sibérienne, à plus de 700 kms de toute vie humaine. Issue de la communauté des Vieux croyants qui se sont affranchis de l’Eglise et de l’Etat il y a des siècles, Sacha Braguine a décidé d’emmener sa famille vivre loin des Hommes et leur dite civilisation, en autarcie la plus complète, échappant ainsi à une vie sans espoir. Jusqu’à ce qu’une autre famille s’installe de l’autre côté de leur rivière.

L’accès aux terres des Braguine se fait de deux manières : deux semaines de barque ou un voyage en hélicoptère à 20 000€. Clément Cogitore s’y rendra deux fois, l’une pour repérer et rencontrer la famille et l’autre pour filmer une dizaine de jours. “Ils nous ont accueillis très chaleureusement mais on savait aussi qu’on ne pouvait pas rester longtemps au risque de ralentir leur rythme de travail pour survivre (chasse, pêche, bétail…)”.

Co-produit par Arte pour la Lucarne (“seule case de liberté restante” selon l’auteur), BRAGUINO c’est donc avant tout un film sur une civilisation réinventée et dictée par la volonté de prendre à la nature que ce dont ils ont besoin. Du bon sens en somme dont manque cruellement notre monde. Mais au coeur de cette utopie, de ce nouveau monde où hommes, femmes et enfants vivent en pleine forêt, Clément Cogitore découvre de l’autre côté de la rivière l’existence d’une autre famille, les Killine. Entre eux, le conflit est ouvert, ils ne se parlent plus et la rivière qui les sépare remplace le mur symbolique de leur territoire. Le documentaire balance dès lors du côté du western.Photo du film BRAGUINOAu départ Cogitore voulait filmer cette enfance sauvage, laissée seule dans la forêt sur ce qu’il a renommé “l’ile aux enfants”, pendant que les adultes s’occupent de chasser, cultiver. Mais lorsqu’il découvre ce conflit quasi biblique (les épouses des deux familles sont en fait soeurs), Cogitore trouve sa dramaturgie. Comment en effet concevoir de revivre la même situation de conflit qui domine le monde dans cet havre de paix sibérien ?

En cela, BRAGUINO fait froid dans le dos tant le schéma manichéen globalisé semble inéluctable. Il y aura toujours des bons et des mauvais, des justes et des corrompus. Les Killine font partie des corrompus même si on n’a pas d’autre choix en tant que spectateur que de le croire puisque jamais Cogitore ne traverse la rivière et reste donc du point de vue de ses hôtes, les Braguine.  Cela lui permet de fait (même si ce n’est pas un choix du réalisateur qui ne pouvait pas aller filmer l’adversaire) de nous embraquer avec ses personnages comme s’il s’agissait d’une fiction. Les Braguine se sont enfuis pour échapper à une civilisation en perte de sens, où les hommes sont détruits par la guerre, l’alcool, la précarité et une politique corrompue, tout cela pour se retrouver au coeur d’un autre conflit, celui d’Abel et Caïn. Impensable.

“Le prochain volet pourrait être Roméo et Juliette version Taïga” – Clément Cogitore

Le film questionne évidemment sur notre humanité vouée à disparaitre comme ce nouveau monde ainsi dépeint. Il y a quelque chose de très apocalyptique dans BRAGUINO qui tétanise et fascine. Ces paysages de forêt sibérienne ont quelque chose d’incroyablement onirique qui semble à la fois paisible et reposant mais aussi prêt à imploser. Une scène de chasse à l’ours illustre parfaitement cette fatalité. Chacun s’affaire à ses taches mais à la fin, la nature décide. L’ours abattu devient la viande pour les chiens, des chaussures pour une fillette, un remède pour guérir (la vésicule biliaire).

Tout est recyclé et le film témoigne de leurs gestes précis et expérimentés de façon presque ethnographique. Leur quotidien à eux relève d’une survie que nos sociétés occidentales ont cru pouvoir dominer et détruire. En cela, les scènes de repas, de pêche, de jeux en bord de rivière et le temps comme suspendu aux lois de la nature nous rappellent combien nous nous sommes éloignés de l’essentiel.Photo du film BRAGUINODans la scène sur “l’ile aux enfants”, on y voit toutes ces jolies têtes blondes au bord de l’eau, affairées les mains dans le sable et laissées seules sous la surveillance de leurs chiens et fidèles compagnons (on ne sait jamais ici, une bête sauvage peut surgir à tout moment). Les enfants Killine de l’autre côté les observent et les titillent en faisant des allers-retours avec leur barque. Malgré leur innocence, ces enfants à la blondeur similaire savent ce qui se joue entre eux sans pouvoir le nommer. Ils ne sont pas du même monde.

Tout le tragique du conflit de voisinage est ici transcendé et rejoué par les enfants. Les Braguine restent sagement de leur côté et guettent les faits et gestes de leurs rivaux tandis que les Killine franchissent le mur aquatique qui les sépare. Peu importe les raisons qui poussent les Killine à louer leurs terres à des braconniers. De même, peu importe les raisons du sherif local qui en fait tout autant, on retombe dans la même histoire : l’intérêt de l’individu vs l’intérêt collectif. Ce nouveau monde apparait alors non plus comme une utopie mais comme un monde bien réel ancré dans des notions de profit qui acculent les uns pour mieux faire vivre les autres. Terrifiant et désespéré.

Anne Laure Farges

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[CRITIQUE] BRAGUINO
Titre original : Braguino
Réalisation : Clément Cogitore
Date de sortie : 1er novembre 2017
Durée : 0h50min
4.0Apocalyptique
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