Pour sa seconde réalisation, l’acteur Eric Caravaca revient sur le décès de sa petite sœur et offre un documentaire intime et pudique.

«On porte un passé inconnu qui nous constitue, même si on l’ignore». C’est par ces mots que le réalisateur Eric Caravaca, rencontré au Festival International du Film de La Rochelle, a expliqué les origines de son CARRÉ 35. On connaît surtout Eric Caravaca pour ses rôles d’acteur de théâtre ou de cinéma, un peu moins pour ses talents de réalisateur. Il dit avoir été obsédé «par la pensée que si cette petite fille n’était pas morte, il ne serait sans doute pas né», lui, le troisième de la fratrie. En lui rendant ce vibrant hommage, il voulait lui «redonner un peu de la vie que sa mort lui avait offert».

Car à la maison, on ne parle jamais d’elle, on ne la nomme pas, on ne la voit que dans de très rares photographies. Mais le fantôme continue pourtant à hanter la famille. Comme si les non-dits effaçaient le passé et ses drames douloureux. Comme si ne pas parler facilitait l’oubli. C’était certes une autre époque, le temps des secrets et des cachotteries d’une génération qui ne parlait pas aux enfants et ne dévoilait rien de ses douleurs, et qui parfois réinventait sa vie.

Il semble que Eric Caravaca se soit lancé, par le biais de ce documentaire sur l’histoire de sa famille, dans une démarche thérapeutique qui s’apparente à la psychogénéalogie. Cette approche remet en effet en perspective la mémoire familiale refoulée et transgénérationnelle, dont les traumatismes et les non-dits vécus par les ancêtres d’un individu peuvent se répercuter sur ce dernier, et parfois induire inconsciemment des troubles.

Car ce qui taraude aussi le réalisateur de CARRÉ 35, ce sont les conséquences inévitables sur sa propre vie de cette histoire familiale et de la façon dont personne n’évoque jamais la mort de cette petite sœur. Éric Caravaca est ainsi conscient que l’absente toujours présente, a «eu une influence indéniable sur son métier d’acteur, et notamment au théâtre, puisqu’on porte souvent la parole des morts». Et puis, la naissance de son fils a aussi remué ses impressions, ce besoin d’en savoir un peu plus. Cette nécessité absolue de comprendre les raisons pour lesquelles ses parents ne sourient plus autant que dans le film de leur mariage, comme si le poids du souvenir avait définitivement assombri leur joie de vivre.

“En à peine plus d’une heure, Carré 35 réussit à plonger le spectateur dans l’intimité d’une famille au cœur de la grande histoire, laissant une empreinte indélébile dans sa mémoire.”

Mais comment s’y prendre pour faire remonter cette partie de soi à la surface des sentiments et des vies des protagonistes, sans risquer d’être impudique ? Sans en faire trop, sans dépasser le raisonnable, sans verser dans le déballage ? Il lui fallait impérativement offrir aux protagonistes un écrin de douceur et de confiance, qui leur permette de lâcher prise et même de s’abandonner. Rien de surprenant à ce qu’il y soit parvenu, car Eric Caravaca est un homme à l’image des impressions qu’il renvoie souvent à travers ses rôles à l’écran : il incarne la douceur, une certaine candeur et inspire la confiance. Avec diplomatie, patience et amour, il ne dépasse jamais la limite invisible de la pudeur. Il s’y cantonne et évite habilement l’écueil du débordement personnel. Il prend garde de ne pas aventurer dans le territoire de l’indécence.

Armé de son courage et de son espoir, il enquête et ne se laisse pas abattre par les fausses pistes et les voies sans issue. Il creuse, interroge et nous tient habilement en haleine. Nous sommes en phase et en totale empathie avec lui. Il partage avec nous l’émotion de ses découvertes et des réponses obtenues, et nous lui en sommes gré. De celles-ci, nous ne dévoilerons évidemment rien, si ce n’est que la libération de la parole permettra une forme de réhabilitation, voire de seconde naissance, de cette petite sœur.

L’autre force indéniable de CARRÉ 35, c’est d’avoir contextualisé son histoire personnelle dans la grande Histoire. Cela a permis au réalisateur « de se protéger et de se mettre à distance, avant d’aller à l’os ». Ce passé colonialiste dans lequel Eric Caravaca engouffre le spectateur, reconstituant la vie de ses parents au gré de la proclamation de l’Indépendance du Maroc en 1954, de leur exil vers l’Algérie en 1960 et de l’Indépendance de l’Algérie en 1962 qui oblige la famille à revenir au Maroc. Cette dimension historique ne cache rien de la culture de l’oubli des spoliations ou des massacres, décrétée par les Autorités , de «cette période chargée de honte».

En à peine plus d’une heure, CARRÉ 35, réussit parfaitement à plonger le spectateur dans l’intimité d’une famille au cœur de la grande Histoire, laissant une empreinte indélébile dans sa mémoire.

Sylvie-Noëlle

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[CRITIQUE] CARRÉ 35
Titre original : Carré 35
Réalisation : Éric Caravaca
Scénario : Éric Caravaca, Arnaud Cathrine
Date de sortie : 1er novembre 2017
Durée : 1h07min
4.0Émouvant
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