En adaptant librement à l’écran les récits de Richard Bausch regroupés sous le titre d’ESPÈCES MENACÉES, Gilles Bourdos pointe du doigt la violence physique certes, mais surtout morale qui détruit les rapports humains au sein même de la famille.

Le réalisateur décide de mettre en scène et en (très belles) images un pan de vie décisif de la vie de quelques âmes écorchées qui se croisent sans pour autant se lier : Une jeune mariée (Alice Isaaz) qui découvre à ses dépens le côté obscur de son époux le soir même de leurs noces, un père (Éric Elmosnino) qui apprend que sa fille est enceinte d’un homme de 63 ans qu’elle s’apprête à épouser, et un fils introverti (Damien Chapelle) qui ne parvient pas à se libérer du joug d’une mère sombrant dans la folie depuis que son mari l’a quittée. Certains s’enchaînent, d’autres se libèrent et c’est au carrefour de ces combats que nous projette, de façon saisissante, ESPÈCES MENACÉES.

Photo du film ESPÈCES MENACÉES

Joséphine observe Tomasz qui commence à tourner, le soir de leurs noces

La richesse psychologique des personnages et des liens qui les unissent est telle qu’elle prête à de multiples interprétations. Il est donc inutile de chercher à synthétiser leurs points communs car ces histoires ne se répondent pas, elles se frôlent et dévoilent, chacune à leur manière, la complexité de la transmission parent/enfant : la dépendance que l’on crée, volontairement ou pas avec sa progéniture, l’impact de son propre couple sur celui de ses enfants, la vison du masculin transmise par un père à sa fille, la domination par culpabilité, mais aussi le décalage entre l’intention qu’un parent place dans ses paroles et ses actes et la perception qu’un enfant en reçoit. Autant de problématiques qui peuvent engendrer les conséquences que l’on découvre à travers ces destins tourmentés.

« Espèces Menacées pointe du doigt la violence physique certes, mais surtout morale qui détruit les rapports humains au sein même de la famille. »

Et si l’on entre sans peine en empathie pour les protagonistes de ce drame, c’est d’abord grâce au procédé d’immersion instantanée dans leur intimité que le réalisateur nous propose. A commencer par cette longue, incroyable et sordide première scène de vie conjugale entre Joséphine et Tomasz, mais aussi ce coup de fil entre Vincent et sa fille Mélanie où l’on assiste, le cœur battant, aux révélations qui vont profondément entailler leur relation. Mais le réalisme frappant dans lequel on est plongés vient aussi, au delà des décors, des lumières et des textes affutés, des incroyables prestations de chaque comédien. Bien entendu Alice Isaaz est bouleversante de justesse mais elle n’est pas la seule : Gregory Gadebois ne l’est pas moins en père aimant et impuissant jusqu’à en perdre la raison, Vincent Rottiers est effrayant en mari violent, Éric Elmosnino toujours aussi attendrissant, Brigitte Catillon et Damien Chapelle poignants dans leur duo mère-fils, etc…

Photo du film ESPÈCES MENACÉES

Joséphine et Vincent partageant sans mot dire leur détresse

C’est ainsi, à travers ces rôles intenses, que se dessine le spectre protéiforme de l’aliénation. Et ce qui petit à petit glace le sang, c’est de se rendre compte que la menace vient de l’intérieur : de ce que l’on a reçu ou reçoit encore de ceux qui constituent notre cellule primitive : un père, une mère, un conjoint. Précisément ceux qui assurent « la survie de l’espèce » en prodiguant de l’amour, ceux à qui l’on offre sa confiance sans réserve. En l’occurrence, l’avenir et l’épanouissement d’Anthony sont compromis par la relation pesante qu’il entretient avec sa mère, qui elle-même castre son fils pour le retenir et se consoler d’un mari qui s’est débarrassé des chaînes du mariage. Joséphine s’aliène à un homme violent alors que son père se libère comme il peut de l’emprise de sa femme. Quant à Mélanie, elle s’émancipe de son père en s’affranchissant des conventions sociales qui elles aussi, menacent l’individualité de chaque être.

De ce constat terrifiant qui incite nécessairement à la réflexion, à la tension croissante qui nous maintient dans le récit, ESPÈCES MENACÉES agite le corps aussi bien que l’esprit et c’est à la réalisation de Gilles Bourdos, maîtrisée en tous points, que l’on doit cette secousse.

Stéphanie Ayache

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[CRITIQUE] ESPÈCES MENACÉES
Titre original : Espèces menacées
Réalisation: Gilles Bourdos
Acteurs principaux : Alice Isaaz, Eric Elmosnino, Gregory Gadebois
Date de sortie : 27 septembre 2017
Durée : 1h45min
4.0Saisissant
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