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Note du rédacteur
LA MORT DE LOUIS XIV
• Sortie : 2 novembre 2016
• Réalisation : Albert Serra
• Acteurs principaux : Jean-Pierre Léaud, Patrick D'Assumçao
• Durée : 1h55min

Le légendaire Jean-Pierre Léaud interprète le Roi Soleil à la veille de sa mort. Il est venu présenter La mort de Louis XIV avec le réalisateur catalan Albert Serra au Festival International du Film Indépendant de Bordeaux (FIFIB). Il a lu quelques mots, insistant sur l’importance que le film, qui mettait l’accent sur l’incandescence de son propre corps, avait pour lui. Et on le comprend car il semble avoir véritablement donné de sa personne. De tous les plans du film, son corps, ses jambes, ses pieds, ses yeux n’ont plus de secrets pour nous. Il ne se contente pas d’incarner le Roi par sa présence, ses regards, ses soupirs, ses paroles. Il est le Roi-Soleil.  À aucun moment, on ne doute. Le réalisateur qui s’essaie d’habitude à un cinéma plus expérimental, a réussi à passionner le spectateur en filmant cette mort en direct.

Chaque détail a son importance  dans ce huis-clos, dont seuls les sons de la vie troublent le silence : le feu qui craque, le frottement des massages sur les jambes du Roi, le bruit des boites à secrets qui s’ouvrent et celui des parchemins qui se déroulent. La musique n’est pas envahissante et souligne les moments d’acceptation par le Roi, qui comprend que la Grande Faucheuse vient le chercher.

© Capricci

© Capricci

La façon même de filmer du réalisateur, au plus près des personnages, renforce l’intimité du moment. Il a voulu que la lumière rappelle les tableaux du peintre Raphaël, sur lequel il avait notamment travaillé dans le cadre d’une Carte Blanche demandée par le Centre Pompidou en 2013. Les vêtements, les étoffes, les tentures rouges sont éclairés à la bougie. Les visages, leurs rides, leurs expressions sont au cœur de la caméra, et pas une ne reflète l’émotion. Car c’est une force du film que de ne pas déployer une dramaturgie inutile. Un autre réalisateur aurait été tenté d’en faire des tonnes et de faire pleurer dans les chaumières. Pas Albert Serra et on lui en sait gré. Il nous garde à bonne distance de nos propres émotions, à mi-chemin entre la fiction et le documentaire.  

Il retranscrit merveilleusement bien cette autre époque, celle de la vie à la Cour. Pour autant, on n’y a pas vu de nostalgie ni d’apologie de la royauté. On y voit le Roi sous les yeux de ses sujets, en représentation perpétuelle, avec les apparats de la Cour, les perruques, les habits, les rites. À la merci de son valet et de ses médecins, le Roi ne mange plus, le Roi ne se lève plus, le Roi se meurt. Albert Serra ne cherche pas l’empathie du spectateur, il l’embarque avec lui sur le chemin vers la mort.

”La mort de Louis XIV est un film magnifique, intimiste et d’une beauté surannée, qui maintient jusqu’au bout les sens en éveil”

Rarement une salle de cinéma pleine à craquer a été aussi silencieuse, dans une forme de recueillement quasi-solennel. Le réalisateur offre simplement au spectateur la possibilité d’assister à cette lente agonie, de partager les derniers moments d’un Roi et pas d’un homme au sens commun des mortels. Le réalisateur a voulu montrer que le pouvoir du Roi n’a pas empêché la décadence et la dégradation de son corps. Le scénario et les dialogues sont directement inspirés de deux ouvrages littéraires et historiques : les Mémoires de Saint-Simon et les Mémoires du Marquis de Dangeau.

La mort de Louis XIV est une réflexion sur la douleur et la souffrance non soulagée. Plusieurs scènes suggèrent avec réalisme le pourrissement progressif du corps et la puanteur qui s’en dégage. Albert Serra a choisi de montrer un Roi qui ne se plaint pas, mais comprend très vite qu’il va mourir, refusant l’amputation qui aurait pu le sauver de la gangrène. Il veille à mettre en ordre ses affaires de l’État et repousse le plus possible les derniers sacrements, continuant à mêler l’église et la politique. Jusqu’au bout, il est suggéré que son cerveau est resté actif. Parfait dans  ce rôle de (dé)composition, le long regard face caméra que lance Jean-Pierre Léaud dégustant son dernier biscotin est fascinant de pénétration.  Albert Serra, qui voulait toucher du doigt le mystère abstrait du pouvoir absolu, a relevé la performance remarquable de son acteur, très inspiré et suffisamment ambigu.

© Capricci

© Capricci

Jean-Pierre Léaud n’est pas le seul acteur remarquable de La mort de Louis XIV : la présence et la retenue de jeu de la part de nombreux acteurs de théâtre apportent énormément à l’épaisseur du film et à son sujet. Ainsi Marc Susini, qui interprète Blouin le valet du Roi tantôt inquiet, tantôt manipulateur. François d’Assumçao, croisé récemment dans Les Ogres, interprète Fagon, le médecin du Roi dont on se souviendra longtemps. Son ignorance, son aveuglement, son manque d’humilité et ses tentatives désastreuses, telle l’appel au fameux élixir d’un charlatan, le rendent tout puissant et pourtant impuissant. Incrédule, le spectateur assiste à ce déplorable spectacle de défilé de médecins et de leurs questionnements philosophiques, quasi-ignares et surréalistes.

On aurait aimé qu’un bref rappel sur l’écran évoque les dates de ces trois semaines d’agonie d’août 1715, car on n’est pas tous au fait de cet évènement. On peut aussi reprocher au réalisateur de faire abstraction de ce qui se passe dans le Royaume de France à ce moment. Quelques affaires en cours sont certes évoquées, et on voit bien le Chancelier et un architecte dans la chambre du Roi, mais le réalisateur affirme que ce n’était pas le sujet de son film. La mort de Louis XIV se révèle être un film magnifique, intimiste et d’une beauté surannée,  qui transporte le spectateur fasciné dans un autre espace temps, et parvient à maintenir jusqu’au bout ses sens en éveil.

Sylvie-Noëlle

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