SNOWDEN revient sur la carrière de l’ingénieur en systèmes informatiques qui décida de révéler les méthodes des services de renseignements américains. En quelques articles, le monde apprenait qu’il était surveillé à une échelle inimaginable. Les agences de renseignement américaines (NSA et CIA) n’ont pas seulement mis sur écoute de grands dirigeants ou des personnalités ambigües, elles ont intercepté, classé et recoupé des milliards d’échanges téléphoniques, mails, SMS, conversations Facebook, etc. Ces “écoutes” ont été automatisées afin de permettre la constitution de gigantesques bases de données rétroactives. Avant qu’Edward Snowden ne révèle ce qu’il avait appris en tant qu’ingénieur auprès de la CIA et de la NSA, le monde pensait que la surveillance se limitait au fameux système Echelon IV, un algorithme chargé de repérer une suite de mots clefs sensibles (“terrorisme” par exemple) avant de déclencher un enregistrement. L’ingénieur révèle donc que cette surveillance de masse est d’une ampleur bien supérieure et contourne la constitution même du pays qui l’a mis en place.

Le sujet est d’emblée politique. Faut-il sacrifier nos libertés au profit d’une éventuelle sécurité ? La question taraude le jeune Edward Snowden, pourtant très patriote dès son adolescence. Entouré de militaires, c’est naturellement qu’il s’oriente aussi vers cette carrière avant d’être réformé pour des problèmes articulaires. Sujet politique donc, mais aussi dilemme moral : un individu peut-il révéler ce que le gouvernement cache à la population ? En tant que “lanceur d’alerte” il joue ainsi selon les règles de la démocratie. Mais en court-circuitant le système de l’élection, il contrevient aux règles édictées par cette même population via les élites qu’elle a élues.

Pas étonnant qu’Oliver Stone se soit donc penché sur le sujet. Réalisateur américain très critique des aléas de la superpuissance économique et politique de son pays (Platoon, Wall Street, JFK ou Nixon), il y a évidemment des affinités électives entre sa filmographie et le sujet de la surveillance de masse. Toutefois, toutes les informations et questions soulevées dans SNOWDEN sont déjà dans le documentaire Citizenfour de Laura Poitras. La documentariste a filmé la rencontre entre Edward Snowden et les journalistes qui rédigèrent ensuite les articles d’après ses révélations. Puisque ce tournage documentaire est au cœur même du récit de SNOWDEN on peut se demander ce qu’Oliver Stone apporte, à part “un film sur un film”. Avec sa filmographie, on attend d’Oliver Stone qu’il serve son sujet par une réflexion sur la mise en scène.

Photo du film SNOWDEN

Mauvaise pioche, puisque SNOWDEN commence et finit comme un biopic standard. On nous raconte de manière très linéaire ce qui s’est passé. Inévitablement, le film rejoint le temps présent et se contente des traditionnels cartons pour nous apprendre ce que sont devenus les personnages. Les rôles secondaires ne sont pas loin de la figuration malgré un casting AAA (Nicolas Cage, Shailene Woodley). Seul Rhys Ifans compose un rôle assez intéressant pour relancer notre attention. Mentor de Snowden dans la première partie, il incarne progressivement la menace de la surveillance de masse.

“Snowden est d’autant plus la démonstration réussie – mais involontaire – des conséquences néfastes du contrôle, qu’il en est la dénonciation ratée.”

Si on entre dans le détail de sa réalisation, on s’aperçoit que SNOWDEN emploie sans vergogne certaines méthodes proches du cinéma de propagande. Le message comme quoi la “surveillance c’est mal” est répété plusieurs fois, sans véritable contrepoint. Le propos du film est véhiculé par un montage d’images frontales qui ne laisse place à aucun hors-champs ou même contrechamps : un enfant meurt dans une attaque de drone à l’autre bout du monde, une carte montre l’étendue des communications interceptées, une webcam surprend une femme en train de se déshabiller, etc. Ces images sont unidimensionnelles, sans aspérité, sans contradiction possible. Alors même que dans un documentaire ces images auraient le statut d’archive ou de document, dans une fiction elles sont entièrement mises en scènes. On s’attend donc à ce que leur dimension artificielle soit contrebalancée par une réflexion sur leur nature.

Oliver Stone a évacué toute la complexité de son sujet pour en tirer une sorte de “Surveillance de masse pour les nuls”, entrecoupée de moments intimes mal dégrossis. Ces scènes dramatiques ont pour but de nous faire gagner en empathie pour le personnage principal. Or le dilemme personnel de Snowden est survolé pour insister davantage sur son étoffe de héros. N’arrivant jamais à choisir son angle d’attaque, SNOWDEN aborde tous les aspects de la vie de son protagoniste, sans presque qu’aucun n’ait d’aspérité.

Seuls deux moments sont dignes d’être retenus. Le premier condense les images chocs précédemment vues dans un montage alterné avec une crise d’épilepsie de Snowden. De manière assez adroite se conjugue une crise existentielle et une épreuve physique. Le second moment met face à face Snowden et son père spirituel, devenu son opposant, dans une vidéo-conférence où le mur est un écran immense. La scène joue alors sur un jeu d’échelles en fonction de l’éloignement du chef des renseignements avec sa webcam. Le visage de ce dernier écrase presque la silhouette de Snowden qui fait face à l’écran.

Photo du film SNOWDENA part ces deux scènes, Oliver Stone déçoit clairement en se contentant d’une sorte de minimum syndical. Certes les questions soulevées par Snowden sont primordiales et le film réussit à communiquer des informations cruciales au débat démocratique. Mais en martelant son message sans grande trouvaille cinématographique, Oliver Stone dessert paradoxalement son sujet. La simplicité du propos couplée à une mise en scène trop lisse provoquent vite une sensation de rejet.

A vouloir être compréhensible par tous, Oliver Stone ne se rend pas compte que sa manipulation cinématographique est grossière, visible et évidente. Une fois qu’on réalise les ficelles que le réalisateur tire, il est difficile de ne pas sortir du film pour s’affranchir du rôle de pantin qu’il nous assigne. La mise en abyme aurait été parfaite si le réalisateur avait été conscient de réitérer envers le spectateur ce que le gouvernement américain produit à l’encontre du citoyen. Le réalisateur, despote éclairé, contraint notre liberté de pensée “pour notre bien”.  Tout comme le gouvernement américain et ses agences de renseignement, nous surveillent “pour notre sécurité”. Les deux ont de parfaites intentions, mais leurs méthodes sont critiquables. La forme du film contredit alors son message : SNOWDEN est d’autant plus la démonstration réussie – mais involontaire – des conséquences néfastes du contrôle, qu’il en est la dénonciation ratée.

Thomas Coispel
Votre avis ?
BANDE-ANNONCE