Grand film malade, le remake américain du Salaire de la peur d’Henri-Georges Clouzot par William Friedkin est aussi considéré par beaucoup comme son “Apocalypse Now”. Même époque, même conditions de tournage chaotiques (plus d’un an de manivelle, rixes en tout genre, abandon de techniciens pour maladie ou actes illégaux…) pour un résultat tout aussi démentiel : une plongée dans la jungle, sa beauté et ses dangers, filmée comme un enfer psychotique dans lequel l’homme va s’engouffrer. Pour être honnête, c’est seulement lors d’une journée de ce mois de Juillet 2015, à l’occasion de sa ressortie, que j’ai découvert pour la première fois cette œuvre dont j’avais tant lu et entendu parler, dans une version annoncée director’s cut et dopée au numérique. Puisque le choc fut à la hauteur de mes attentes, j’ai décidé de retracer à travers les lignes qui suivront, les éléments majeurs qui ont contribué à ma fascination grandissante durant la projection ainsi qu’à ma totale satisfaction en sortant de la salle.

Une première partie déconcertante mais nécessaire

Entre Vera Cruz, Jérusalem, Paris et Elizabeth, le prologue furieux nous présente ô combien efficacement les quatre personnages, bientôt réunis dans le même trou perdu. Ce qui peut rebuter, c’est la manière dont la situation d’exposition se voit étirée, jusqu’à l’élément déclencheur entrainant la mise en place de la fameuse mission suicide. On prend son temps pour nous présenter assez exhaustivement quatre gueules d’acteurs mythiques, entre le charisme de Roy Scheider, le nez fracassé de Bruno Cremer, l’élégance de Francisco Rabal et le regard pénétrant de Amidou. Moins d’une heure plus tard, dès lors que démarre ce que tout le monde attendait, l’attente se voit enfin récompensée et mieux, on finit par se dire, après avoir assisté aux incessants dangers et péripéties qui s’abattront sur ce quatuor, que cette étape était finalement nécessaire. L’empathie créée lors de ce processus contribuera énormément à nous sentir d’autant plus concernés par le suspense redoutable qui n’a rien perdu de sa force.

© Bac Films

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Une dimension fantastique et expérimentale

Bien que traduit chez nous sous le titre Le convoi de la peur, très proche de l’original de Clouzot, Friedkin baptise son remake SORCERER. Un choix avant tout marketing, comme il l’expliquera plus tard lui-même, puisque voulant surfer sur le succès de son film précédent, L’exorciste, ce qui sera au final l’une des principales causes de son échec, en plus de coïncider avec la sortie d’un certain Star Wars en 1977. Le public, s’attendant à un nouveau film fantastique, jette l’éponge après quelques minutes, devant un film long à démarrer et surtout multipliant les langages étrangers. En réalité, l’œuvre flirte sans cesse avec le fantastique, surtout à compter de sa deuxième heure. Car SORCERER, c’est aussi le nom d’un des deux camions de ce convoi maudit, avec sa calandre avant qui ressemble à s’y méprendre à la gueule du démon Pazuzu dans L’exorciste, justement. Ce n’est pas non plus un hasard si sur le carton du titre, en fondu, apparaît un visage d’idole semblable à la découverte que faisait le père Merrin dans le désert. Plus tard, on nous montrera à nouveau cette idole dans son habitat naturel, comme pour sceller le destin de ces hommes, prêts à tout pour quitter ce lieu poisseux dans lequel ils dépérissent. Une autre scène, brève mais marquante, insiste un peu plus encore sur le parti pris de Friedkin de filmer ces camions comme de véritables engins du diable, lorsque les hommes, scindés en deux groupes, réparent à coups de pièces mécaniques ces monstres de fer. Alors, le temps d’un plan fixe frontal, de nuit mais baignant dans une lumière non naturaliste, l’engin allume ses phares l’un après l’autre, synchronisé sur les notes minimalistes du synthé inquiétant et malade du groupe Tangerine Dream, qui signe une partition fabuleuse. Une idée de mise en scène sonore que John Carpenter reprendra six ans après dans Christine, lors d’une des scènes-clés de son adaptation de Stephen King. On jubile déjà, alors que l’on a encore rien vu. Les portes de ces camions habités, emprisonnant les caisses de nitroglycérine que nos acolytes sont censés rapporter d’un point A à un point B, ne sont pas les seuls éléments non humains que Friedkin filme comme une force démoniaque.

© Bac Films

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Le véritable acteur de son film, c’est son décor naturel, à savoir la jungle avec ses chemins sinueux, escarpés et emplis de boue, ses ponts de bois pourris ou défraîchis, une pluie diluvienne exceptionnelle de puissance, des troncs d’arbres géants barrant la route au convoi ou encore des branches d’arbres surgissant telles un fantôme, venant couper le plan sur un nouveau son synthétique glaçant.

Cet aspect fantastique clairement assumé via la mise en scène va de pair avec une dimension expérimentale aussi très présente. Ainsi, nous découvrons que la plupart des scènes références se racontent principalement via l’image et le son. Quasi-muettes, se rapprochant d’un aspect documentaire, elles mettent en exergue le travail hallucinant de précision et d’efficacité du montage, qui fait encore des miracles presque 40 ans plus tard. On citera cette séquence étonnante prenant place dans une sorte de désert mental dont la colorimétrie s’avère diamétralement opposée à toute celle admirée jusqu’alors. Les effets sonores et visuels, du rire d’hérétique de Francisco Rabal, aux reflets sur le pare-brise de Roy Scheider, nous font entrer dans une toute autre dimension, bien aidés par une musique toujours plus délirante.

“Un immense moment de cinéma, doublé d’une leçon de mise en scène.”

Une leçon de mise en scène

Avec SORCERER, le réalisateur, sans doute lui-même possédé lors du tournage, semble avoir atteint le sommet de sa maîtrise technique. De la première à la dernière image, le film est un régal en terme de composition de plan et de mouvements de caméra. William Friedkin, en transe donc, mène ce voyage au bout de l’enfer avec un seul mot d’ordre : l’efficacité. Zooms, panoramiques, utilisation des focales courtes ou longues, contre-plongées, plans subjectifs, autant d’outils servant à merveille les moments les plus calmes comme les plus tendus ou les plus chaotiques. De plus, comme toujour chez le cinéaste, le travail sur le son est à louer une nouvelle fois, tant on jurerait de se prendre des impacts de balles ou une explosion en plein visage. La nature superbement traitée par les bruitages est également souvent agressive. Impossible aussi de parler de SORCERER sans évoquer ses nombreux morceaux de bravoure dits des scènes du pont ou du tronc d’arbre.

© Bac Films

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Mais l’encre a déjà assez coulée à ce sujet, d’autant plus que si comme moi, vous faisiez partis des rares amoureux de cinéma à n’avoir pas encore découvert cet immense moment, il n’est pas nécessaire d’en dire plus. Vous avez dit l’art de dépasser son modèle ? Une question délicate sujette à débat, d’autant plus que Friedkin ne considère pas son film comme un remake, ayant confié le scénario à Walon Green, le retravaillant/modifiant. Toutefois, il le considère, aujourd’hui encore, comme son meilleur film, “celui dont il ne toucherait pas une seule image.”

Notre rédacteur Maxime le soulignait lors de son texte sur Wake in Fright, le cinéma des années 70 est précieux et ce SORCERER est sans conteste, l’une des pierres angulaires de cet édifice sacré. Une décennie décidément exceptionnelle qui nous aura offert des longs-métrages aux qualités artistiques et intrinsèques dont le temps risque de n’avoir aucune emprise pour encore bien longtemps, surtout au vu de l’époque que nous traversons, en terme de qualité et d’originalité cinématographique.

LES SEANCES DU 3 DÉCEMBRE 2015

INFORMATIONS


Nos avis sur la filmo de FRIEDKIN

Titre original : Sorcerer
Réalisation : William Friedkin
• Scénario : Walon Green, d’après l’oeuvre de Georges Arnaud
• Acteurs principaux : Roy Scheider, Francisco Rabal, Bruno Cremer, Amidou
• Pays d’origine : Américain
• Date de sortie originale : novembre 1978
• Date de ressortie : 15 juillet 2015
• Durée : 2h01min
• Distributeur : Bac Films
• Synopsis : Quatre étrangers de nationalités différentes, chacun recherché dans son pays, s’associent pour conduire un chargement de nitroglycérine à travers la jungle sud-américaine… 
Un voyage au coeur des ténèbres…
 
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Un article intéressant : [CRITIQUE] SORCERER

Le lien : https://www.leblogducinema.com/critiques-films/critique-sorcerer-66217/