Mercredi 19 Juillet, sort en salle LE DESTIN DE MADAME YUKI (1950), un des films les plus méconnus du maître du mélodrame japonais, Kenji Mizoguchi.

Arrivée du train en gare d’Atami, ville côtière. En descend Hamako, jeune première. Elle s’apprête à entrer au service d’une famille de notables qui travaille dans les affaires. Dans le foyer où elle va officier, se révèle sous ses yeux un couple fracturé : l’épouse Yuki délaissée par son mari Naoyuki, volage au point de convier chez eux une de ses amantes.

L’éponyme Madame Yuki, autour de laquelle se cristallise toute la tragédie domestique, est un secret sur le premier quart du film et son apparition aux yeux de Hamako et du spectateur est ménagée comme celle d’une vedette.Les jeux de dupe, de faux-semblants, d’apparences sociales et de transversalités de classe ne sont pas sans évoquer La Règle du jeu. En est reprise l’écriture à deux niveaux : la version des maîtres bourgeois et celle de serviteurs. Le drame se déployant en surface et la vérité des intrigues se révélant dans les couloirs, entre deux pièces, sous la langue des domestiques. A la différence en l’occurrence que le marivaudage à la Renoir est défait de sa désinvolture pour être substitué par un ascétisme qui sied mieux à Mizoguchi.

La musique au violon très présente donne une saveur de mélodrame hollywoodien ou de néoréalisme italien. Dans un film pourtant dont les décors, la gestique et le style ne ressemblent à rien mieux qu’à un drame japonais. La posture des actrices évoque autant les ukiyo-e (style pictural japonais de l’ère d’Edo) que la gestique des onnagata (ces acteurs jouant des personnages féminins) du kabuki.

Le destin de Madame YukiLes plans d’ensemble, souvent employés, rendent manifeste le théâtre des conventions et le canevas dramatique à l’œuvre sous la peau du récit. En contraste, les éclairages jouant des clairs obscurs, les nombreuses séquences en intérieur et la récurrence des surcadrages nous plongent dans l’intimité du couple, dans la brutalité de leur séparation. S’affirment également par là le corsetage et l’enclavement des personnages dans leur rôle social. Le génie reconnu du cinéaste tient à ce que tout dans la mise en scène concourt à l’expression la plus sensible des affects secrets de chacun.

Ce petit mélodrame, qui ne compte assurément pas parmi les chefs-d’œuvre de son auteur, confirme l’idée assise dans les Histoires du cinéma de Mizoguchi comme d’un cinéaste féministe. Pour le moins comme un des grands inventeurs de figures féminines (Les contes de la lune vague après la pluie, La princesse Yang kwei-fei, La rue de la honte). Néanmoins la mise en scène, asséchée par excès d’ascétisme, souffre d’une carence de lyrisme. La musique, si présente au début, s’éteint au final et oublie de doubler le récit d’une dimension dramatique. Pris entre une générosité mélodramatique et un élan d’austérité, Mizoguchi confère à son film une identité mâtine. Si bien que manque la puissance frontale des Amants crucifiés ou la matité brute d’un Voyage à Tôkyô.

Quant à la restauration, le film étant distribué avec le label “haute définition”, elle laisse à désirer. Il reste, par exemple, des traces de rayures à l’écran – ce qui est dommage. Et, autre point noir important, le crépitement du son indique bien que la piste n’a pas été nettoyée pour les besoins de cette nouvelle édition. Mais, qu’importe puisque cela rappelle l’origine 35mm du film. Il est juste regrettable que la communication sur cette distribution d’un Mizoguchi rare se fasse sous de faux oripeaux.

Flavien Poncet

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LE DESTIN DE MADAME YUKI - EN SALLES LE 19/07/2017
Titre original : Le Destin de Madame Yuki
Réalisation : Kenji Mizoguchi
Scénario : Yoshikata Yoda
Acteurs principaux : Michiyo Kogure, Ken Uehara, Yoshiko Kuga
Date de sortie : 19 juillet 2017
Durée : 1h29
3.0Note finale
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