En 2013, un des personnages de La Grande Bellezza déclarait jouer un pape dans une série. Trois ans plus tard, concrétise l’idée avec , diffusée en France à partir du 24 octobre. Série coproduite par , et Sky, on s’attendait forcément à du bon au vu de la qualité des programmes proposés habituellement par les chaînes – Le Bureau des Légendes pour Canal +, Game of Thrones et bien d’autres pour HBO. Et on n’est pas déçus !

A l’occasion du Festival Lumière, les deux premiers épisodes ont été dévoilés en avant-première le 15 octobre 2016, en présence du réalisateur de La Grande Bellezza et de Youth. Paolo Sorrentino a alors affirmé avoir disposé d’une grande liberté pour réaliser THE YOUNG POPE. Il est évident que la structure interne d’un long-métrage et d’une série ne peuvent être les mêmes, pour des questions entre autres de rythme, toutefois ces deux premiers épisodes réussissent à s’inscrire pleinement dans l’oeuvre du cinéaste, fidèle à ses thèmes, tout en donnant l’envie furieuse de découvrir la suite.

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L’histoire de THE YOUNG POPE démarre avec l’arrivée d’un très jeune cardinal américain au rang de pape. Le voilà à peine nommé qu’il doit réussir à s’imposer à la tête de l’Eglise, quitte à bouleverser un petit peu le Vatican. Bientôt, les premières dissidences se dévoilent : il doit faire face à son mentor (James Cromwell) qu’il a trahi, à ses soutiens qui veulent le manipuler dans l’ombre, au cardinal Voiello (), cardinal gouverneur du Vatican, qu’il éjecte de sa fonction au profit de sa dévouée sœur Mary (), poste inhabituel pour une femme. Au vu du scénario et de ces sombres histoires de pouvoir, on ne peut s’empêcher de penser à Frank Underwood de House of Cards. A la différence près qu’ici, il n’est pas question d’accéder au pouvoir, mais plutôt de le garder. Outre les magouilles que Pie XIII devra déjouer, il se doit d’avoir un but précis à la tête de l’Eglise. But qui, avec ces deux premiers épisodes, ne nous est pas dévoilé clairement.

On pourrait également presque comparer l’américain à un Donald Trump, tant il semble ambigu et incohérent. D’un côté, il a des pensées et des actes choquants pour un pape (il fume dans l’enceinte pontificale bravant l’interdit de Jean-Paul II, il fait des rêves délirants…). De l’autre, il semble vouloir plonger la chrétienté dans l’obscurantisme le plus total. Heureusement, on est dans la fiction, et le personnage incarné par  reste tout simplement jouissif. L’acteur réussit une interprétation compliquée, mélange de cynisme et de puissance et donne corps à un personnage aussi attachant que flippant.

« Chez Sorrentino, la crise existentielle passe par une crise de l’image »

Avec THE YOUNG POPE, Paolo Sorrentino ne se détourne pas des ses sujets de prédilection.  Il garde le ton qu’on lui connaît, alternant entre humour décapant (la nonne qui porte un tee-shirt « Je suis vierge mais ce tee-shirt est vieux » ou le pape qui demande un cherry coke zero pour son petit déjeuner) et moments de tension intenses, appuyés par de la musique électro-pop, comme c’est souvent le cas chez lui. Au niveau du visuel, Paolo Sorrentino reste dans le baroque, et ce dès le plan d’ouverture avec ce mur de bébés d’où sort Jude Law (il faut le voir pour le croire). La lumière surexposée typique de ses films se retrouve ici, évoquant on ne peut plus justement cette grâce ambiante. Et il était temps que Paolo Sorrentino traite directement de ce sujet et du rapport au divin, tant ces deux thèmes ont traversé son oeuvre. Depuis quelques années, on sentait le rapport divin de plus en plus présent, parfois même jusqu’à s’inspirer visuellement des tableaux baroque ou rococo, forcément bourrés de références à la théologie chrétienne, mais toujours de manière détournée.

On pense aussi à son confrère italien Nanni Moretti qui avait franchi le pas de s’attaquer directement au sujet théologique, mettant en scène un pape en crise dans l’excellent Habemus Papam. Sauf que celui-là était beaucoup moins teigneux que ne l’est celui de THE YOUNG POPE. La crise de Pie XIII est toute autre puisqu’il s’agit à la fois d’une remise en question de l’Eglise et de son fonctionnement, mais aussi d’une crise existentielle. Et chez Sorrentino, la crise existentielle passe par une crise de l’image. Pie XIII décide donc de prendre le contre-pied de l’icônisation papale en refusant toute image de lui. On se souvient que La Grande Bellezza parlait également beaucoup de l’image que l’on pouvait donner de soi, tout comme Youth parlait de cette même image passée. En ce qui concerne THE YOUNG POPE, le second épisode se termine sur une scène d’anthologie, promettant pour le coup de très belles images à venir, et d’intenses moments de cinéma.

Alexandre Léaud

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