Sur le papier, la française disponible sur depuis novembre avait tout d’un essai raté et d’un échec visuel. Allier vaudou et chronique de banlieue s’avérait être un pari risqué pour Frédéric Garcia, jeune metteur en scène de 30 ans. Pourtant, le résultat s’avère surprenant : créant sa propre identité loin des sentiers battus, est une distrayante au scénario honnête et à la mise en scène audacieuse.

Photo de la série MORTEL

Le récit se focalise tout d’abord sur Sofiane, jeune lycéen démuni en quête de repères suite à la disparition de son frère. Alors que le monde semble s’abattre sur lui et que la solitude rythme son quotidien, l’arrivée d’Obé, dieu mystique de la mort dans la culture vaudou, va tout changer et être l’élément déclencheur de nombreuses péripéties. C’est sûrement le principal atout de la série : l’alliance de deux univers incompatibles participe à l’élaboration d’un cadre original dans lequel il est tout à fait plaisant de suivre la progression des personnages. D’une part, le quotidien de lycéens au Havre où se mêlent histoires de cœur et quête d’orientation. Filmés en plans larges et accompagnés par une b.o électronique des plus planantes, le lycée et ses couloirs sont souvent sujets au conflit mais aussi à l’irruption d’un comique proche de l’absurde du fait des pouvoirs des personnages (on découvre notamment une méthode radicale pour amener un élève dans le bureau de la CPE). C’est dans cet environnement que vient s’immiscer le fantastique, amené par des effets spéciaux certes loin de ce à quoi peuvent prétendre les américaines mais qui détonnent par leur parti pris osé. Les teintes rouges lorsqu’Obé rentre dans le champ participent à l’élaboration d’une identité forte chez le principal antagoniste de la trame. Chacune de ses interventions semble déterminante pour le destin des jeunes héros dans leur quête et le jeu de Corentin Fila, acteur néophyte, n’est pas étranger à cette tension sous-jacente qui rythme les péripéties.

Photo de la série MORTEL

Très vite, désemparé face à cette entité mystique Sofiane est rejoint par Victor et Louisa. Le trio ainsi formé n’est pas sans déplaire. Chacun des personnages se démarque par son caractère et le spectateur peut aisément trouver un point d’ancrage auquel s’identifier chez ces héros du commun voués à un destin extraordinaire. L’insertion des pouvoirs n’est pas qu’un moyen pour engendrer l’action, elle permet aussi de féconder une amitié crédible entre trois individualités diamétralement opposées et parfaitement jouées par de nouveaux visages du petit écran. Sofiane (Carl Malapa, électrique) à la personnalité forte et affirmée doit s’allier à Victor (Nemo Schiffman, crédible et emphatique), dépassé par l’adolescence et les problématiques qui en découlent. Ce rapprochement non-désiré leur permet d’utiliser la télépathie, à leurs risques et périls. Pourtant, l’usage des pouvoirs n’est qu’un subterfuge à la création de quelque chose de plus grand : la quête initiatique vécue par la faction est authentique, loin des stéréotypes plusieurs fois véhiculés sur la jeunesse dans ce type d’œuvre. La guérison progressive de Victor n’est pas systématique et la rédemption de Sofiane est loin d’être actée. L’ensemble des épisodes souligne des conflits et une cohabitation difficile, voire impossible, mais nécessaire pour vaincre et rétablir l’équilibre. Bien loin des enfants spielberguiens proprets et appliqués de , les protagonistes sont issus de la banlieue du Havre et les placer comme dans la série Américaine face au surnaturel attise la curiosité et suscite l’authentique. Il s’agit de lycéens présentant des stigmates propres à leur génération. Sofiane écoute du Shuriken en fumant son joint pour pallier l’absence de figure paternelle. Victor, anciennement dépressif, se réfugie dans la peinture pour se calmer et les murs protéiformes de sa chambre ne cessent d’alimenter l’intrigue (on pense notamment aux nombreux symboles qui y sont disséminés). Sa romance avec Louisa (Manon Bresch dont l’avenir est désormais voué au grand écran) peut interloquer, son aboutissement est nécessaire tant la jeune fille est source de stabilité pour le lycéen. Le spectateur le constate au terme de jolies séquences festives rythmées par des classiques du moderne et des sonorités électrisantes. L’atmosphère globale rend attachant ce microcosme emprunt de fantastique où le réalisateur observe l’alchimie qui nourrit une génération avec tendresse et recul, sans prétention.

Photo de la série MORTEL

Si certaines situations sont redondantes, les confrontations régulières face au vaudou et ses mystères rythment le récit et font avancer l’intrigue jusqu’au dénouement, prévisible mais émotionnellement intense pour le trio. L’interprétation toute en justesse est aussi mise en avant par des gros plans en mouvement sur le visage des personnages qui laissent penser que le réalisateur s’est nourri de comics avant de donner vie à ces six épisodes si atypiques. Certaines situations ne sont pas sans rappeler Chronicle () de Josh Trank, où des lycéens tourmentés obtenaient des pouvoirs hors du commun. Là où la production américaine basculait dans la dramaturgie, MORTEL opte pour une tonalité légère et séduisante qui ponctue agréablement l’ensemble des épisodes. On est tentés d’encourager la production d’offrir davantage de moyens pour la saison deux, notamment pour les scènes où le fantastique survient. Certaines séquences perdent malheureusement en crédibilité du fait de visuels incommodant un ensemble seyant et plus que convenable techniquement. La curiosité est donc de mise pour une saison deux qui devrait arriver prochainement sur Netflix et qu’on espère tout aussi juste dans l’équilibre si singulier trouvé entre tension, tendresse et humour.

Emeric Lavoine

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MORTEL, l'audace à la française - Critique
Titre original : Mortel
De Frédéric Garcia
Scénario : Frédéric Garcia, Yann Le Gal, Fanny Talmone, Lola Roqueplo, Virginie Brac
Acteurs principaux : Carl Malapa, Nemo Schiffman, Manon Bresch
Netflix : 21 novembre 2019
3.5Note finale
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