Après Achtung! Banditi! (1951) qui rendait hommage aux résistants antifascistes qui luttèrent contre le régime de Mussolini dans les année 1920, Carlo Lizzani a décidé d’adapter en 1954 le roman de Vasco Pratolini, LA CHRONIQUE DES PAUVRES AMANTS. Une œuvre qui ne put être publiée avant 1947 justement en raison du régime fascisme – il fut censuré en 1936. L’histoire se passe dans les années 1920 et évoque la montée latente du régime. En effet ce n’est pas via un coup d’état que l’Italie connue ses heures les plus sombres, bien qu’ai eu lieu le 28 octobre 1922 une Marche sur Rome, menée par les faisceaux italiens de Mussolini dans le but d’impressionner le gouvernement libéral. Les affrontements sont alors nombreux entre le parti fasciste et les antifascistes, pendant que le gouvernement reste dans l’ombre. Avec son film, Carlo Lizzani nous replonge dans cette période trouble en se plaçant au cœur de Via del Corno, une petite rue de Florence, en 1925.

image du film la chronique des pauvres amants

Le film débute alors que le jeune Mario emménage à Via del Corno. Sous son regard on découvre un petit village avec Maciste le maréchal-ferrant, Ugo le marchand qui a une liaison avec une femme mariée, ou encore les nouveaux arrivant, Alfredo et Milena qui viennent installer leur épicerie. Une véritable représentation de l’état où des partisans fascistes comme antifascistes se côtoient au quotidien. C’est un moment où, même s’il vaut mieux se faire discret sur ses idéaux de gauche devant Carlino, le comptable fasciste, la vie reste plutôt simple. LA CHRONIQUE DES PAUVRES AMANTS s’attarde alors à montrer avec une certaine légèreté un voisinage qui s’espionne en permanence, mais davantage pour commérer que pour dénoncer. Que ce soit le vieux cordonnier qui ne perd pas une miette des petites aventures de la rue, ou « Madame », une riche femme qui charge sa servante de rester à la fenêtre en permanence pour observer ce qui se trame. Le film tient alors toute sa force dans sa manière si délicate de mettre en place sa part dramatique liée aux événements politiques. Des histoires de cœurs se succèdent, et notamment de l’infidélité plutôt amusante. Et puis voilà que le boucher, qui refuse de payer le parti (on a là les prémices de la mafia), se fait passer à tabac. Hospitalisé il laisse sa femme Milena (sublime Antonella Lualdi) désemparée. Puis la « chasse » aux antifascistes arrive, durant une nuit qui fera des victimes même parmi certains du voisinage.

“Une œuvre fabuleuse particulièrement importante pour l’histoire italienne et son cinéma”

Sans qu’on s’en rende vraiment compte, le film bascule dans le tragique. A voir les témoins de ces crimes gratuits laisser faire et baisser la tête devant les responsables, on comprend un peu mieux comment le mouvement fasciste a réussi à s’imposer. Lizzani reproduisant parfaitement ce sentiment de tension omniprésent en surface avant de nous révéler de quoi son film retourne. Utilisant des imageries fortes, comme Machiste, s’écroulant sous les yeux de Milena et de Mario, ou ce dernier plan du film qui montre Carlino au bout de Via del Corno, comme une annonce de la victoire à venir du fascisme sur le pays. LA CHRONIQUE DES PAUVRES AMANTS ne peut ainsi laisser indifférent. Rappelant qu’un tel basculement peut arriver plus vite et simplement qu’on ne le croit. Le réalisateur a pour cela lié au film la part de romance avec toujours la même finesse, faisant avancer la dramaturgie pas à pas. Entre Milena et Mario, puis entre Ugo (Marcello Mastroianni) et la servante Gesuina (Anna Maria Ferrero, présente dans Les Surprises de l’amour). Toutes deux complexes, marquées par la culpabilité (pour Milena) ou la peur d’être rattrapé par les fascistes (pour Ugo). Lizzani, tout en portant un regard sombre sur son pays et son histoire, y voit là un moyen d’amener malgré tout une note d’espoir. Il ressort de LA CHRONIQUE DES PAUVRES AMANTS une œuvre fabuleuse particulièrement importante pour l’histoire italienne et son cinéma.

Pierre Siclier

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EXTRAIT

[CRITIQUE] LA CHRONIQUE DES PAUVRES AMANTS (1954)

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