« L’Italie est un pays à détruire, un endroit beau et inutile destiné à mourir« . Cette phrase, c’est un enseignant qui la prononce à Nicola dans NOS MEILLEURES ANNÉES. Nous sommes à la fin des années 1960, et Nicola est encore trop insouciant pour avoir conscience de la valeur de ces paroles, dures et cyniques, mais en aucun cas anodines. L’Italie s’apprête en effet à connaître une période de troubles comme elle en a déjà connus quelques années auparavant ; d’abord les terribles inondations de Florence en 1966, puis les affrontements entre les étudiants et la police en 1968, la crise politique des années 1970 qui vit l’émergence des Brigades Rouges (mouvement révolutionnaire responsable de l’assassinat d’Aldo Moro, le chef du parti démocrate-chrétien), ou encore le « massacre de Capaci » en 1992 (assassinat du juge Giovanni Falcone, engagé dans la lutte antimafia).

Ces quarante ans d’histoire, marqués par des événements tragiques, les a parfaitement retranscrits en 2003 avec NOS MEILLEURES ANNÉES, enfin réédité en DVD et Blu-ray par Pyramide Vidéo. Une œuvre de six heures, initialement produite pour la télévision mais qui fut présentée au Festival Cannes (remportant alors le Prix Un Certain Regard). Un voyage de six heures aux côtés de Nicola et Matteo, deux frères qui partagent les mêmes rêves mais qui emprunteront des chemins bien différents. En les suivant dans la majeure partie de leur vie, Giordana en fait des témoins et des protagonistes de toutes ces périodes, et parvient à en faire ressortir une œuvre, bien qu’esthétiquement de l’ordre du téléfilm, émotionnellement dans la tradition du cinéma italien, dans tout ce qu’il a de plus vivant, de beau, de tragique, de touchant, d’enrageant, de personnel et de sensible.

Photo du film NOS MEILLEURES ANNÉES (2003)

Alors qu’Ettore Scola évoquait de manière plus ou moins similaire la fin du fascisme après la Seconde Guerre Mondiale dans Nous nous sommes tant aimés (1974), tout commence ici au début des années 1960. Matteo et Nicola sont encore jeunes et pour le moment leur seule préoccupation est de pouvoir partir en voyage pour l’été après la réussite de leurs examens. Mais voilà que Matteo se laisse intriguer par Giorgia, placée dans une clinique psychiatrique, et décide avec l’aide de son frère de l’en sortir. Comment ne pas le comprendre tant la jeune fille, le regard dans le vide, l’air totalement déconnectée, semble être un appel à l’aide.

La sublime qui l’interprète (seulement deux ans après avoir été révélée dans La Chambre du fils de Nanni Moretti) offre là une prestation remarquable. Le visage encore marqué par la rondeur de la jeunesse, une beauté naturelle et le regard perçant sur lequel le réalisateur insiste logiquement dans la première partie de NOS MEILLEURES ANNÉES – notamment dans cette scène près d’un jukebox où Giorgia et Matteo s’échangent des regards silencieux avec, en fond, le tube de Fausto Leali, A Chi (1967). Car même si son personnage n’apparaît finalement qu’assez peu dans l’ensemble (à peine une heure sur les six), il sera déterminant dans la construction de Matteo et Nicola – et dans l’empathie du spectateur qui ne pourra pas l’oublier. Impuissants et incapables de la sauver, ils décideront d’agir autrement, chacun avec leurs armes contre toute forme d’injustice ; Nicola deviendra psychiatre et aidera les patients victimes des sévices de l’époque (par électrochocs notamment), tandis que Matteo fera son service militaire pour devenir CRS puis agent de police.

« Dans la tradition du cinéma italien, dans tout ce qu’il a de plus vivant, de beau, de tragique, de touchant, d’enrageant, de personnel et de sensible. »

Tout en les opposant, aussi bien physiquement qu’idéologiquement, le réalisateur prend garde à ne pas prendre parti pour l’un comme pour l’autre, ni à les confronter. Rendant leurs choix légitimes et leurs émotions compréhensibles – surtout celles de Matteo après avoir vu son collègue et ami CRS se faire passer à tabac par des étudiants. Marco Giordana s’attèle alors avant tout à créer dans NOS MEILLEURES ANNÉES des moments de grâce, captés en toute simplicité par un regard ou une accolade. Et c’est en utilisant la longueur de son format (six heures) qu’il parvient à faire ressortir les moments les plus forts.

Montrant le temps qui passe, comme un quotidien avec ce qu’il peut comporter de futilités, il ne nous épargne jamais en faisant jaillir les événements tragiques. Que cela soit la mort d’un parent, le terrible destin de Matteo (excellent ), jusqu’au bout empreint d’un mal-être que son frère ne pourra adoucir, ou la destruction à petit feu du mariage de Nicola (). Ce dernier voyant les idéologies politiques de sa femme Giulia (d’extrême gauche) prendre le pas sur leur relation. Il y a une indifférence irresponsable chez Giulia, peut-être même de la folie, négligeant tout ce qui n’est pas son idéal. Et là encore Nicola reste terriblement démuni.

Photo du film NOS MEILLEURES ANNÉES (2003)

Mais bien sûr, au-delà de toute cette tragédie, qui finalement est celle de la vie, NOS MEILLEURES ANNÉES n’en oublie pas les beaux moments. Capable de faire rire autant que pleurer, de nous faire vivre les expériences de ses protagonistes à leurs côtés et de nous les faire aimer, tous sans exception. Car plus que l’histoire d’un pays, cette oeuvre extrêmement dense, longue de plus de six heures emmenée d’une bande-originale sublime, est une saga familiale, l’histoire d’une génération et de son vécu. Une histoire vivante et souvent bouleversante, d’une richesse incroyable, qu’on souhaiterait ne jamais voir se terminer, et qui désormais pourra nous accompagner.

Pierre Siclier

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