MOJAVE est le deuxième film réalisé par William Monahan, et pourtant ce dernier est loin d’être un débutant, puisque après une carrière de journaliste et d’éditeur, il officie en tant que scénariste sur des productions prestigieuses depuis une quinzaine d’année (Kingdom of Heaven, Les Infiltrés, Mensonges d’état). Mais ce curriculum vitae respectable n’explique en rien les maladresses de l’auteur endossant ici le rôle de metteur en scène, afin de transposer à l’écran son propre scénario, dont on cherche en quoi il représentait un projet prometteur et motivant.

Monahan fait preuve des maladresses qu’on attribue généralement à un jeune cinéaste. Dans certains cas ces maladresses peuvent s’apparenter à des qualités, puisque elles résultent de prises de risque, de choix artistiques, et expriment un point de vue d’auteur, déjà affirmé mais pas encore calibré, poli par l’âge et l’expérience. Le cas de MOJAVE est bien plus problématique puisque la plupart des tentatives d’installer un regard d’auteur sur l’univers qu’il dépeint sont neutralisées par le manque de tenue et d’intérêt pour l’histoire qu’il raconte.

En choisissant le nom d’un célèbre désert californien comme titre, Monahan nous laissait espérer une œuvre aussi atypique que percutante, tel que le cinéma indépendant américain sait en produire. On pouvait penser qu’il convoquerait ainsi la veine des récits de déambulation, fiévreux, désespérés, parfois hallucinés à la manière d’un Michelangelo Antonioni (Zabriskie Point), d’un Gus Van Sant (Gerry) ou d’un Tommy Lee Jones (Trois enterrements). D’autant plus que son protagoniste est un artiste en pleine crise existentielle, dont les pulsions suicidaires sont sous-entendues; le décor pouvait donc servir d’extériorisation fascinante de son mal-être intérieur, de son errance psychologique. Mais au final la représentation du désert n’est ni spectaculaire, ni accablante et ce premier quart-d’heure ensoleillé laisse paradoxalement une impression terne qui empêche l’atmosphère de thriller de s’installer.

Photo du film MOJAVE

Face-à-face tendu entre Garett Hedlund et Oscar Isaac

On devine l’intention du cinéaste, à savoir un jeu de manipulation malsain entre un marginal clairement déséquilibré mental venu du désert, et un enfant gâté d’Hollywood. Le premier se révèle un personnage intéressant grâce à la performance d’Oscar Isaac, qui réussit à donner une crédibilité dans la complexité de cet être où s’entrechoquent l’esprit sauvage du désert et la sophistication de la civilisation qui l’a déshérité. Face à lui, Garett Hedlund peine à donner de la profondeur à son rôle, et déséquilibre du coup le duel sensé porter le film. Beau, riche, balayant de ses regards désabusés sa luxueux villa, sa maitresse, ses employés, ce protagoniste devient de plus en plus agaçant sans qu’à aucun moment, le réalisateur n’ait réussi à apporter l’empathie nécessaire à notre implication émotionnelle dans l’intrigue. Faute de savoir ce qui motive vraiment le personnage, et vers quel accomplissement personnel doit le mener cette mésaventure, on se désintéresse bien vite de son sort, et donc fatalement du récit.

“Une impression terne qui empêche l’atmosphère de thriller de s’installer.”

Peut-être Monahan envisageait-il Mojave comme l’occasion de confronter deux émanations de la société américaine, et plus précisément du mode de vie californien. Lequel est le plus chanceux ? Le plus perdu ? Lequel est en fin de compte le plus fou ? On peut voir là l’ambition d’un scénariste, voire plus largement d’un littéraire intellectualisant son histoire par une analyse de l’univers dans laquelle elle prend place. Mais en passant du rôle de scénariste à celui de réalisateur pour transposer ces idées en images, Monahan oublie d’établir un ordre dans ses priorités et demande au public de percevoir la couche analytique du récit, sans s’être préalablement assuré de l’efficacité de sa narration et de la mise en place de la tension.

Ce défaut de conception est particulièrement flagrant lorsque le petit monde d’Hollywood, personnifié notamment par Mark Wahlberg, se manifeste à l’écran. Alors que Mojave manque de rythme et de caractère dans son identité de thriller, lorsque son réalisateur disperse ça et là des éléments de satyre à l’égard du quartier huppé de Los Angeles, le point de vue et le ton de l’auteur apparaissent enfin. Comme je l’évoquais plus haut, j’associe l’hétérogénéité du film à une maladresse de jeune cinéaste; un réalisateur débutant commence souvent par parler de ce qu’il connait pour construire son premier récit : un lieu, un microcosme, un milieu social etc. La démarche de Monahan semble similaire, puisqu’à l’évidence, il brocarde ici le petit monde égo-centré et corrompu qu’il connait bien. On savourerait cette critique acerbe si elle s’inscrivait dans une ambiance cohérente de comédie noire, or dans le cas présent, elle ne fait que mettre davantage en relief la pâleur des autres éléments de l’intrigue.

Une pâleur doit le réalisateur n’avait probablement pas conscience, trop occupé qu’il était à broder des dialogues qui à eux seuls devaient porter l’intellectualisation, pour ne pas dire la surintellectualisation, avec laquelle il considérait son récit. A peine les deux personnages principaux se sont-ils rencontrés, qu’ils dissertent déjà sur le conformiste de la société et la fatalité de leur sort, en citant William Shakespeare, Lord Byron et George Bernard Shaw. On aurait préféré que ce vernis culturel soit un peu moins verbeux et davantage visuel, qu’il ne soit pas déversé de manière aussi brutale, mais plutôt disséminé dans l’ensemble de la mise en scène.

Arkham

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Bernard Anspach
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Bernard Anspach

Mal perçu par les Français, et on comprend bien pourquoi……Trop d’individualisme, trop de “légitime défense”, avec…… je règle ça avec un gros révolver”, et tout seul, sans avoir à ennuyer la police …..Un peu trop d’intellectualisme ,mais le criminel est un clodo autocentré, autodidacte fanatique…..
Franchement jubilatoire, avec une fin inattendue….Le plus dangereux n’est pas celui qu’on attendait….