La liste des postes de Tommy Weber pourrait laisser croire que l’artiste s’éparpille. Il n’en est rien. Acteur, scénariste, producteur et réalisateur (voire directeur de la photo), Tommy Weber pose en trois films les jalons d’une œuvre forte. Avec successivement Callao (2009), (2015) et surtout Tête de chien (2016), Tommy Weber s’affranchit des carcans de la production cinématographique avec talent. Ses scénarios ? Souvent écrits rapidement, ils n’en dégagent pas moins une folle énergie communiquée avec justesse. Le financement ? Il ne va pas attendre qu’une hypothétique commission du CNC daigne se pencher sur son travail puisqu’il est urgent de créer. Le découpage ? La plupart des scènes sont tournées en plan-séquences et transpirent le besoin de liberté des protagonistes des trois films comme de Tommy Weber lui-même.

Quand je ne dors pas pose ses pas dans ceux d’un loser magnifique qui passe ses nuits à rêver de jours meilleurs. Antoine, musicien un peu raté, veut subitement voir la mer. Sans argent pour prendre le train, il se met en tête de dealer du cannabis. Frêle et misanthrope, il n’est pas vraiment le vendeur idéal. Pourtant il est remarquablement attachant. En ratant tout ce qu’il entreprend, Antoine ne perd pas de vue son idéal, incompréhensible pour les autres. On sent en creux le portrait de Weber, attaché à poursuivre son rêve malgré les déconvenues et la précarité. Servi par un très beau noir et blanc et la formidable performance de l’acteur , Quand je ne dors pas est une déambulation fantasmagorique où chaque rencontre est propice à faire l’éloge de la désobéissance poétique.

Si c’est bien Quand je ne dors pas qui est mis en avant avec cette sortie DVD, c’est véritablement Tête de chien qui nous a laissé admiratif. Nino est hanté par la mort d’un ami. Cette disparition vide totalement de sens une vie déjà morose. Le seul « job » de Nino est de promener le chien de la grand-mère de son ami mort. Le point de départ est sur le papier assez banal mais Tommy Weber réussit brillamment à nous happer par des enjeux de plus en plus forts et par une mise en scène remarquablement épurée. Les mouvements de caméras qui « révèlent » à Nino la présence du disparu sont grandioses et en même temps modestes. L’énergie qui transpire de Tête de chien est presque impossible à transcrire en mots. Par petites touches, Weber distille une ambiance propre aux rêves lucides. Nino semble décider de ses emmerdes, comme si les épreuves qu’il s’infligeait pouvaient arriver à le délivrer du souvenir de son ami décédé. On sent qu’avec Tête de chien (2016), Weber achève un cycle qui a vu son style murir car il arrive à ramasser les thèmes de ses précédents films avec une cohérence aussi inexplicable que fascinante. Aussi précaire que pu être le tournage, on ne comprend pas que le film n’est pas été davantage distribué.

Callao, premier film tourné en 2009 et présenté en bonus de Quand je ne dors pas, a un début assez brouillon. Mais passée la demi-heure, Tommy Weber réussit à explorer la tension d’un trio amical dans une succession de situations tragi-comiques autour de la notion d’engagement. Comme dans les deux films suivants, les protagonistes de Callao sont d’adorables perdants. Fuyant une vie parisienne asphyxiante, ils se lancent dans un road-trip normand avant de rêver d’horizons encore plus lointains. Weber semble déjà fasciné par l’échec, ou peut-être fait-il ces trois films pour en exorciser d’autres, qu’il a lui-même échoué à réaliser jusqu’à présent.

Callao de Tommy Weber

Contre-Allée Distribution

Les trois longs-métrages du réalisateur réunis sur le DVD de Quand je ne dors pas, ne sont évidemment pas dénués de défauts. Mais Weber ne cherche pas à les dissimuler. Il les embrasse, tente de les transcender par une alliance d’enthousiasme et de lâcher-prise. Cette dynamique de l’urgence lui permet d’innover formellement, de se chercher aussi.

« Tommy Weber pose en trois films les jalons d’une œuvre forte. »

On retrouve évidemment des affinités électives avec certains films de la Nouvelle Vague. Affinités dans son versant fictionnel avec les Quatre cents coups (1959) ou  Jules et Jim (1962), mais aussi dans son versant documentaire avec notamment Le Joli Mai (1963). La trilogie « fauchée » de Tommy Weber démontre à son tour l’inextricable relation entre les conditions de production et l’inspiration artistique.

Dans l’interview qui accompagne les films, Weber expose avec honnêteté les forces et les faiblesses de son travail. Les idées ne s’articulent pas forcément, les mots ne font pas mouche, car le talent de Weber n’est pas littéraire. C’est bien pour ça qu’il a choisi de parler en images. A priori c’est une évidence. Pourtant en France le cinéma d’auteurs continue d’être subventionné sur la base de dossiers, qui vont bien au-delà du simple scénario. La fameuse « note d’intention » qui doit l’accompagner est un véritable supplice pour ceux qui, comme Weber, pressentent les choses, les imaginent en formes, couleurs et sons, mais ne sont pas capables d’en trouver l’équivalence en mots. Avec le temps cet exercice intellectuel semble s’être éloigné de toute bienveillance envers l’intuition visuelle. Les circonvolutions du langage y sont davantage prisées que la description ou le simple cri du cœur. S’il on est jugé sur un projet de film pour ses talents d’écrivain, il ne faut pas s’étonner qu’un artiste comme Weber ait eu du mal à trouver sa place dans le système. Si son opiniâtreté semble enfin payer, on espère qu’il ouvrira la voie à bien d’autres cinéastes qui, comme lui, brûlent de cette urgence de tourner.

Thomas Coispel

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