En ce mois de septembre, l’éditeur ESC Éditions édite un prestigieux coffret réunissant les trois premiers volets de la saga HELLRAISER. L’occasion de constater que l’œuvre de Clive Barker est toujours aussi fascinante, trente ans plus tard.

A l’origine, il y a le roman court The Hellbound Heart avec lequel Clive Barker entendait poser les bases d’une mythologie nouvelle. Connu jusqu’alors pour ses nouvelles horrifiques, l’écrivain britannique considérait déjà cette histoire d’artefact cubique ouvrant un passage vers l’enfer comme un matériau cinématographique prometteur, avant même la parution du roman. Seulement voilà, Barker est déjà échaudé par deux expériences dans le milieu du cinéma d’horreur ; il n’a pas vraiment apprécié que les scripts qu’il a rendu pour Transmutations et Rawhead Rex, le monstre de la lande aient donné des séries B pas franchement mémorables. Pour l’adaptation de The Hellbound Heart, renommée alors par le titre plus efficace HELLRAISER, il se chargera donc lui-même de la réalisation. Après tout, il est déjà écrivain, peintre, dramaturge, metteur en scène de théâtre, et il a déjà porté la casquette de réalisateur pour deux courts métrages (Salomé et The Forbidden) dans les années soixante-dix, alors si un artiste peut retranscrire par l’image sa prose lyrique et démentielle, c’est bien lui.

Photo du coffret HELLRAISER TRILOGY

Pour comprendre en quoi HELLRAISER apparaît trente-et-un ans après sa sortie, comme une étape incontournable dans l’histoire du cinéma d’horreur, il faut se rappeler que la décennie des années quatre-vingt est marquée par le basculement du genre horrifique vers le grotesque. A l’instar de la saga Freddy Krueger, les productions dérivent au fil des années vers le fun, le bouffon, voire le cartoonesque, pour garantir un spectacle pop corn à regarder d’un œil sarcastique. Alors certes, la réalisation de Barker, avec ses contre-plongées fiévreuses et ses angles baroques, est clairement estampillé eighties, et d’un aspect général, HELLRAISER présente les critères d’un divertissement d’une heure et demi parfait pour un samedi soir. Mais Barker l’écrivain est avant tout un styliste, il fallait donc s’attendre à ce que Barker le cinéaste soit du genre à privilégier les chocs esthétiques aux paramètres narratifs.

En redécouvrant la saga HELLRAISER, on se rend compte que le premier volet, retitré en français LE PACTE, prend place dans une atmosphère automnale, et qu’une majeure partie de l’intrigue se déroule dans une vieille maison victorienne. Le film s’inscrit donc clairement dans un héritage gothique (typique de ce décor anglais, bien que le récit soit censé se passer aux USA), et il est donc d’autant plus troublant de voir surgir des motifs esthétiques sadomasochistes dans ce qui s’annonce de prime abord comme une histoire de maison hantée avec toute la nomenclature gothique ou néo-gothique que cela implique. Car oui, aujourd’hui il est impossible de dissocier l’œuvre de Barker du terme “sadomasochisme”, puisque l’auteur a choisi une représentation des plus troublantes pour ses cénobites, marquant leurs corps de divers sévices spectaculaires et revisitant leurs tenues religieuses façon latex et cuir noir. L’apparence fascinante et terrifiante de ces démons est justement là pour symboliser l’attrait malsain pour le mal, la recherche ambivalente du plaisir et de la souffrance qui unit Franck et Julia, les amants diaboliques. Le terme “sadomasochisme” n’est donc pas galvaudé et l’esthétique qu’il appelle se justifie par la forte charge sexuelle conductrice de la violence et de la mort qui s’épanouissent à l’écran. Les producteurs avaient même envisagé dans un premier temps, d’intituler le film Sadomasochists from Beyond the Grave (Les sadomasochistes d’outre-tombe).

Photo du coffret HELLRAISER TRILOGY

Bien qu’il n’ait pas atteint le même statut de film culte que LE PACTE, le deuxième opus HELLBOUND, retitré en français LES ÉCORCHÉS, est loin d’être une suite inutile. Clive Barker laisse sa place de réalisateur à l’américain Tony Randell, mais supervise le scénario et la direction artistique en tant que producteur exécutif. On perçoit donc une forme de continuité à l’écran, d’autant plus que les acteurs principaux du premier film, notamment Ashley Laurence et Clare Higgins, rempilent pour de nouveaux sévices, et que les postes-clés sont tenus par les artisans qui ont grandement contribué à la réussite du Pacte, parmi lesquels Bob Keen et son équipe de maquilleurs, et le compositeur Christopher Young qui signe à nouveau une partition épique, donnant toute son ampleur à la poésie cauchemardesque de Barker. LES ÉCORCHÉS développe la mythologie HELLRAISER, mêlant des couleurs de dark fantasy à un contexte réaliste, en nous plongeant dans la seconde partie de son intrigue, dans un univers infernal et labyrinthique qui mérite l’attribution de l’adjectif “barkerien”, de la même façon qu’on emploie l’épithète “dantesque” pour qualifier une vision aussi spectaculaire des enfers.

Hélas, on ne peut pas tarir autant d’éloges à propos du troisième épisode de la saga HELLRAISER 3 : HELL ON EARTH qui semble perdre en cours de route l’âme de la saga. Le travail technique est pourtant honnêtement exécuté puisque derrière la caméra officie Anthony Hickox, un artisan de l’horreur auquel on doit les sympathiques Waxwork et Warlock : The Armageddon. Mais Hickox utilise surtout l’univers crée par Barker comme un terrain de jeu gore, prétexte à des scènes violentes et jubilatoires, embarquant la série vers ce sillon du cinéma d’horreur évoqué plus tôt dans cet article, à une époque où Freddy Krueger est devenu un croque-mitaine grand-guignolesque, et où le Leprechaun s’apprête à pointer le bout de son barbichette. Peter Atkins, le scénariste de HELL ON EARTH créera d’ailleurs quelques années plus tard le personnage de Wishmaster, un concept sadique qu’on pourrait apparenter à l’œuvre de Clive Barker, s’il n’était pas purement et simplement prétexte à une succession de délires gores digne d’un cartoon d’Itchy et Scratchy.

Photo du coffret HELLRAISER TRILOGY

La transition enclenchée par HELLRAISER 3 et l’éloignement progressif de Barker vis-à-vis de la saga, peuvent certainement s’expliquer par le fait que la franchise ait été rachetée par Dimension films. La compagnie des Frères Weinstein aurait pu perpétuer l’âme de la saga notamment avec l’ambitieux Hellraiser Bloodline. Mais ce quatrième épisode sera à l’arrivée un véritable accident industriel, renié par ses deux réalisateurs, et sorti directement en VHS. A partir de cette sortie de route navrante, les films ne retrouveront jamais le chemin des salles obscures, et se résumeront à des productions DTV fauchées et foutraques, incapables de faire honneur à l’imagination foisonnante d’un écrivain héritier de Sade et de Lovecraft.

ESC Éditions a donc bien fait de circonscrire la saga à ce qu’elle a de plus puissant, en rééditant les trois premiers opus. D’autant plus que les fans trouveront dans ce coffret, VOYAGE AU BOUT DE L’ENFER, un livre inédit de 150 pages signé Marc Toullec, ainsi que le documentaire LEVIATHAN de Nicholas F. Helmsley et Gary Smart, regroupant quatre heures d’entretiens autour des trois films, et resté jusqu’alors difficilement visible pour le public français. Les douillets du nerf optique détourneront sans doute le regard, les autres constateront que Pinhead n’a pas perdu un clou de charisme depuis trente ans.

HELLRAISER TRILOGY – CULT’EDITION, édité par ESC Éditions, est disponible en coffret 3 DVD ou 4 Blu-ray, depuis le 4 septembre 2018.

Arkham

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