Edité en Blu-Ray chez Wild Side Vidéo (sortie le 7 juin 2017), L’Empereur du Nord, ultime chef-d’oeuvre de son auteur, marque la consécration d’un style anticonformiste, contestataire et rageur. Une péloche rare à (re)découvrir de toute urgence.

Chantre de l’impertinence, Robert Burgess Aldrich a imposé son style dans un univers cinématographique dominé alors par le classicisme hollywoodien et la logique marchande des studios. Faisant fi de l’élégance et de la finesse, il se fait pamphlétaire enflammé, fustigeant l’hypocrisie du pouvoir militaire (Attack!, Les Douze Salopards) ou du microcosme hollywoodien (Le Grand Couteau, Qu’est-il arrivé à Baby Jane?). Son cinéma est souvent celui de l’indignation ! Il est prêt à toutes les transgressions afin d’éveiller les consciences, exaltant la violence ou le sadisme, rendant poreuses les frontières entre bien et mal. Dans l’univers aldrichien, anti héros et vrais salauds forment les faces d’une même pièce, faisant du monde une arène où tous les coups sont permis.
Vaguement inspiré de The Road de Jack London, L’EMPEREUR DU NORD nous fait revivre la lutte des classes à travers l’affrontement dantesque entre un contrôleur des trains zélé et un marginal épris de liberté.

Photo de L'Empereur du Nord

Lee Marvin,L’Empereur du Nord

 

Savoir prendre le train du capitalisme en temps de crise, voilà en quelque sorte le propos du film. L’idée est forte et interpelle d’autant plus le spectateur que le combat paraît démesuré et sans merci. Même si Aldrich a eu la bonne idée de transposer son histoire à l’époque de la Grande Dépression, il peine à convaincre totalement sur le sujet en se désintéressant trop facilement du contexte socio-économique. Mais qu’importent au fond ces griefs, malgré un scénario étique et linéaire, L’EMPEREUR DU NORD demeure avant tout un film d’aventures d’une redoutable efficacité.

À l’instar de Sydney Pollack qui, dans On achève bien les chevaux, avait abordé la crise de 1929 par le prisme des marathons de danse, Aldrich portraiture la Grande Dépression par l’entremise d’un défi puéril qui oppose le vagabond au contrôleur de train, le laissé-pour-compte au garant de l’autorité. Dérisoire s’il en est, le défi lancé se dote d’enjeux bien réels et pose en creux la question de l’honneur.

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“On n’entre pas dans mon train” dit en substance le vieux Shack à l’encontre des va-nu-pieds qui voient dans la fraude l’ultime échappatoire à la misère ambiante. Maintenir son train inviolé sera l’honneur suprême du despote, qui usera alors de violence et de sadisme pour parvenir à ses fins, n’hésitant pas à fracasser les corps à coups de marteau ou à briser les êtres par l’humiliante rétrogradation. Symbole de l’élite de la société, la ligne 19 est une légende à laquelle les plus faibles n’ont pas accès. À cette vision du monde, s’oppose celle du prince des vagabonds, le mythique N°1, celui qui a fait de la liberté sa raison d’être.

Mythe, légende, monde sans foi ni loi… les mots sont lâchés et renvoient à l’univers du western. En se réappropriant aussi bien le champ lexical que les codes de ce genre typiquement américain, Aldrich fait naître l’idée que la société US de l’époque était semblable à celle du far-west, avec sa cruauté et sa loi du plus fort, bien loin de l’image idyllique de l’Américan Dream.

Les décors naturels de l’Oregon servent habilement cette dimension sauvage et le rythme nonchalant de la narration, calqué sur celui du train, donne tout son poids au drame humain : l’attention se porte sur le jeu du chat et de la souris auquel se livre les deux personnages ; les péripéties, nombreuses, passionnent et chargent l’atmosphère d’une tension qui trouvera son paroxysme lors du duel final, épique comme dans tout bon western. Un combat dont la beauté est due en grande partie à la présence animale de ses interprètes, Lee Marvin et Ernest Borgnine.

Photo de L'Empereur du Nord

L’Empereur du Nord, Ernest Borgnine

À l’issue de cet affrontement, c’est le titre d’Empereur du Nord qui se joue. Un statut honorifique qui laisse rêveur le quidam et qui, pourtant, s’avère être totalement dérisoire : être couronné roi des vagabonds ou des contrôleurs équivaut à être un roi ubuesque, un roi bouffon, qui sera tôt ou tard exclu du système. C’est à ce triste constat que l’ultime séquence tend : le train est passé, le duel est fini, la récréation est terminée pour les parieurs ; gagnants et perdants restent sur le quai tandis que la misère, elle, reprend ses droits.

Alex

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[CRITIQUE] L'EMPEREUR DU NORD (1973)
Titre original : L'Empereur du Nord
Réalisation : Robert Aldrich
Scénario : Christopher Knopf
Acteurs principaux : Lee Marvin, Ernest Borgnine  , Keith Carradine
Date de sortie : 30 novembre 1973
Durée : 1h59min
4.0 excellent
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[CRITIQUE] L’EMPEREUR DU NORD (1973)

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