ESC Editions exhume des limbes du goût la trilogie Ninja des studios Cannon. Dans un coffret qui paraît le 28 mars, agrémenté de bonus avec Rockyrama, des courts-métrages NINJA ELIMINATOR et d’un livret “Les ninjas de Cannon Group” par Marc Toullec, voilà un objet essentiel pour les amateurs du genre.

En trois épisodes, ENTER THE NINJA (1981), NINJA II (1983) et NINJA III : THE DOMINATION (1984), les manitous des studios Cannon Menahem Golan et Yoram Globus ont popularisé en Occident, après The Octagon, la figure de l’espion japonais dans les films d’action, propulsé l’essor d’un cinéma d’exploitation à cheval entre les Etats-Unis et l’Extrême Orient et scellé en 3 films un certain art du nanar. Manifeste de la mise en scène à la va-comme-je-te-pousse sur des scénarios Kamouloxs, avec du vrai Franco Nero dans le premier, la parution en DVD/BR de ces films a le mérite d’exister et de rendre compte d’une certaine tendance de la production américaine des années 80. Flashbacks !

ENTER THE NINJA - TRILOGIE NINJA

Combat en tenue de plongée à la salle d’Amberieu sur Azergues

Le scénario d’ENTER THE NINJA est simplissime : un ninja blanc (Franco Nero) formé au Japon se rend à Manille, appelé par un ami pour le défendre contre des propriétaires terriens véreux. Sur le papier, ce mélange du chanbara et du western, assemblage postmoderne, peut enfanter une oeuvre réinspirée par une nouvelle association des genres. Il faudra attendre une génération plus tard (Tarantino, Rodriguez, Kitano) pour que de grands films émergent de ce geste. A l’heure de Golan & Globus, l’enjeu le plus évident c’est le profit à peu de frais, en incluant tous les ingrédients susceptibles de séduire le public adolescent de l’époque. Recette accomplie puisque l’exploitation du film en salle renflouera largement sa mise.

Au début, tout va bien. La première séquence accompagne un ninja blanc, survivant seul, en fuite dans une forêt contre des ninjas rouges et noirs. Il faut attendre près de dix minutes pour que le premier mot soit prononcé. On se prend à imaginer un film mutique. Peut-être pas The Assassin de Hou Hsiao-hsien mais au moins une réalisation qui fait confiance à l’éloquence pleine de la mise en scène. Malheureusement, les dialogues n’en finiront pas d’être bavards, compilant les saillies plates et les situations clichées. Moustache brosse de Franco Nero (même pas formé aux arts martiaux, ce qui donne à ses side kicks des airs de coups de pied de collégiens), ruptures de la musique brutes entre deux séquences, zoom avant compulsifs, musiques de synthétiseur en trois accords, grandiloquence obtuse du vilain (mélange discount d’Eddie Constantine et d’Henry Fonda), faux raccords à la volée, safari touristique dans des Philippines occupée par le white american, tout concourt à dater le film dans le kitsch des années Reagan et à affirmer la négligence du tournage. Même l’argument des maigres moyens et du peu de temps de tournage pour justifier la faiblesse de la réalisation ne tiennent pas devant les exemples historiques de grands films US fauchés (Cat People, Detour, Texas Chainsaw Massacre…).

[bctt tweet=”« Facepalm, WTF, golri, cette trilogie NINJA est un festival où l’absurde se mêle à la dèche »” username=”LeBlogDuCinema”]

Film de producteur, l’objectif d’ENTER THE NINJA est pleinement de satisfaire une offre de spectateur peu regardant de la qualité. Du junk cinema, consciemment. Sinon comment expliquer le bruit cartoon des flèches qui fendent l’air et se logent “boiiing” dans les troncs d’arbre ? Constat particulièrement saisissant lors des trop rares séquences de combat, si mal réalisées que la seule option par défaut élue est de presque tout saisir caméra à l’épaule. Les films avec Bruce Lee ou les grands chanbaras (Seppuku, Sugata Sanshiro, Kozure Ôkami) savent combien les séquences de duels, à mains nues ou par sabre, exigent des cadrages et un montage au cordeau.

Que le plaisir le plus simpliste du spectateur soit ce qui est recherché n’est pas un problème en-soi pour peu que ce plaisir soit respecté et le spectateur considéré. Or là, sciemment, les producteurs-réalisateurs regardent leur film de haut, sans empathie, et placent le spectateur dans la pure posture du client et du consommateur. Ce que le cinéma peut produire de plus méprisant et méprisable à son auditoire. Pour se donner le contre-exemple d’un film d’exploitation de grande teneur, dans son (esth)ét(h)ique, avec le même Franco Nero, suffit de revoir Django de Corbucci. Il faudra attendre le 3e épisode de la saga pour voir qu’exploitation peut rimer avec idée de mise en scène. Je vais y venir…

A cela s’ajoute, pour le premier, une copie pas nettoyée. Dès les premiers plans après le générique, persistent à l’image les trouées de la pellicule. Aucun grief, cela reste cohérent avec le fond proprement “nanar”. En HD 4K, sa médiocrité aurait dépareillé avec les habits neufs d’une numérisation balayée. En l’état, le film correspond parfaitement à ce qu’il est devenu : un objet de culte auquel les amateurs de bis font l’aumône à grands coups de rires sarcastiques, s’esclaffant souvent, bon gré mal gré, contre le film lui-même. Demeure une mort de cinéma absolument anthologique :

Enter The Ninja: Best Death Ever!

Pour le deuxième opus, NINJA II qu’on trouve aussi sous le titre Revenge of the Ninja, Way of the Ninja ou, en français, Ninja Ultime Violence, changement de réalisateur. Changement d’histoire aussi et de protagonistes. Formant une trilogie, chacun des épisodes est indépendant des autres. Golan & Globus toujours à la production, la mise en scène est confiée à Sam Firstenberg, signant là son 3e film d’une longue oeuvre jalonnée de nanars. Or, il réussit à donner aux cadres et au montage une meilleure fermeté. S’en veut pour preuve la séquence de course-poursuite en van assez haletante, malgré les innombrables faux raccords, entre le héros Cho et une troupe de malfrats. De même, les séquences de combat bénéficient d’une chorégraphie et d’une exécution travaillée, absentes du premier opus. Cela tenant certainement à la présence de la star ninja des années 80 Shô Kosugi dans le rôle principal.

Mais ces “améliorations” au regard du premier sont des qualités qui cachent trop mal la misogynie du film, l’interprétation exécrable et unanime des acteurs (le grand mafieux étant une sorte de Sim qui singe De Niro), la provocation des combats sans aucune raison apparente ou l’absence patente de gestion du drame ou du temps. Le seul plaisir possible, comme tout navet potache qui se respecte, est de nature purement et simplement régressive, enfilant les séquences, les décors, les réactions WTF pour mieux brosser le spectateur dans le sens du ricanement.

Au vu des deux premiers épisodes, on peut s’attendre de droit à découvrir avec NINJA III : THE DOMINATION l’énième récurrence d’un film d’action tourné avec les pieds autour du vague motif du ninja. Détrompez-vous d’emblée ! Dès le premier plan dans une grotte nimbée d’une lumière sépulcrale cadrée avec joliesse, la réalisation assoit son ambition de donner au film un écrin plus stylisé. Et pourtant, Sam Firstenberg est toujours aux manettes. Il faut donc attendre ce troisième opus, pour voir apparaître une orchestration inventive dans les situations, les apparences et les lumières. Sans échapper parfois au ridicule, ancré dans le cahier des charges de la trilogie, certaines séquences apparaissent même agréablement surprenantes, comme celle où l’âme du ninja s’empare de la borne d’arcade Bouncer pour posséder la protagoniste, dans une danse stroboscopique de lumière à laquelle Nicolas Winding Refn a peut-être pensé pour The Neon Demon.

Bien sûr, persistent la musique au synthétiseur avec des accents artificiellement japonisant, les placements de produit discrets pour “Coke”, l’obsession absurde pour les jacuzzis, l’hégémonie des américains blancs sur les japonais sur le terrain de leur propre culture, les money shots érotiques de femmes en tenue de stretching, les combats chorégraphiés par-dessus la jambe ou l’impression de voir un Walker Texas Ranger sauce ninjutsu. Mais c’est sans compter une pointe de progressisme contenue dans la présence d’une femme comme personnage principal. Combattant à l’égal des hommes, conciliant la sensualité et l’action, elle ouvre le champ du ninja au rang du Girl Power. Ouverture à laquelle Golan et Globus ne croyaient pas du tout et dont ils imputent l’échec du film en salle. Cet insuccès mettra d’ailleurs fin à la vague populaire des films de ninja, deux ans avant que le cinéma d’action d’exploitation trouve son nouvel essor dans un film comme Bloodsport avec le jeune Jean-Claude Van Damme.

De ce NINJA III : THE DOMINATION, il reste une admirable tout autant qu’opportuniste faculté à reprendre des ingrédients de tous les succès de son époque. Vous y trouverez, pêle-mêle, des succédanés de The Exorcist, FlashdancePoltergeist, Gremlins… Demeure en définitive un film généreux, mieux servi que ses deux prédécesseurs et surtout, dans une Amérique phallocratique sous l’égide de Reagan, qui institue une femme comme héroïne badass hantée par l’âme d’un ninja. S’il ne vous fallait voir qu’un seul des trois films, ce serait donc celui-ci.

Flavien

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[SORTIE DVD] LA TRILOGIE NINJA
Films du coffret : Enter The Ninja (1981), Ninja II (1983), Ninja III : The Domination (1984)
Réalisation : Menahem Golan, Sam Firstenberg
Acteurs : Franco Nero Susan George Christopher George
Date de sortie DVD : 28 mars 2017
Durée totale: 4h42min
2.0Note finale
Avis des lecteurs 3 Avis

[SORTIE DVD] LA TRILOGIE NINJA

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