La complainte de l’enfant gâté ou du vieux gâteux ?

 était dans la sélection officielle de Cannes 2014 et a d’ailleurs reçu le prix du jury, mais c’est Godard qui a fait son festival. Il a refusé de venir à Cannes et clamé qu’il n’accepterait pas la Palme si elle lui était décernée. On reconnaît ici un certain goût pour la polémique et la contestation qui ne sont pas sans rappeler le festival de 1968. En regard des bouleversements politiques de mai 68 les réalisateurs de la nouvelle vague et certains membres du jury vont empêcher le bon déroulement du festival de Cannes, qui sera clos prématurément. Le refus audacieux de Godard en 2014 semble donc s’inscrire dans la lignée de son esprit contestataire. Dans les années 60, la Nouvelle Vague prônait un cinéma moderne, en dehors des studios, bouleversant les codes préétablis, mais elle n’est plus, et Godard si. Le regard qu’il pose sur la société contemporaine semble beaucoup plus amer. Dans ADIEU AU LANGAGE, il critique notre société comme artificielle, incohérente, vide et pour cela il déconstruit l’outil cinématographique en lui même. De la caméra stylo il est passé à la caméra bulldozer. Le montage désordonné, le son agressif, les couleurs saturées, tout tend à détruire l’idée du réalisateur, auteur, avec un langage subtil, libre et éloquent que divulguait la nouvelle vague avec l’idée de « caméra stylo » (cf Alexandre Astruc, Naissance d’une nouvelle avant garde: la caméra stylo 1948). Le titre du film peut alors prendre plusieurs sens, l’adieu au langage est celui du langage cinématographique, littéraire (avec l’omniprésence des livres opposé aux téléphones portables), et oral (avec le montage sonore qui coupe les phrases ou les rend presque inaudibles).

Adieu au langage

©  Wild Bunch

 

Le résultat est un film qu’on pourrait qualifier d’expérimental. Dans le sens où plus qu’un film avec une réelle narration c’est un film réflexif sur le langage. Il y a bien sûr l’histoire latente du couple et du chien mais le tout est si incompréhensible, qu’il est préférable de le prendre avec distance et humour pour ne pas s’arracher les cheveux. C’est une sorte d’essai qui tend à critiquer notre société. Voilà une critique de l’homme qui ne voit plus la réalité, la nature aveuglé par les écrans. C’est aussi la répression, avec les deux agents secrets Allemands tout droit sortis de James Bond ou Matrix, qui apparaissent sitôt que quelque chose d’important va être dit dans une discussion. C’est la censure. Le choix de l’Allemand n’est pas anodin, il fut un langage d’oppression avec un lourd passé historique. L’abolition du langage arrive paradoxalement dans un film très bavard. Mais les paroles sont incohérentes, coupées, répétées, le volume varie sans cesse de l’inaudible à l’assourdissant, si bien que plus que des dialogues c’est un opéra sans harmonie.

« De la caméra stylo, il est passé à la caméra bulldozer »

Nous pouvons retrouver le même procédé dans les images, avec un montage qui ne cesse de construire et déconstruire la narration. Par exemple avec l’insertion d’un chapitrage « 1 la nature » « 2 la métaphore », mais les titres sont répétés à plusieurs reprises ce qui leur fait perdre leur valeur organisatrice. En somme ce film tend à développer quelques idées subversives mais peu originales et pas approfondies. Il convient cependant de noter, que cette construction et destruction du langage cinématographique est bouleversante. Le cinéma a pour particularité d’être analogue à notre façon de percevoir les choses et penser (cf Deleuze et Bergson). Le mécanisme du cerveau peut être comparé à une équipe de film, il perçoit des images, leur donne une signification, et les insère avec d’autres images (montage). Or ici le film ne répond pas à une logique intelligible puisque les évènements sont aussi désordonnés et incompréhensibles, que l’esthétique surprenante. L’on peut entendre ce refus de l’intelligible et cette volonté de critique de la société, comme une marque de snobisme provocateur. Mais il me semble plus intéressant de le prendre avec humour, et de se dire que Godard a tout simplement choisi le point de vue du chien!

© Wild Bunch

© Wild Bunch

Car la mascotte de ce film est belle et bien le chien! On le suit partout, la voix off dit même qu’il est le seul à voir la réalité et la nature telles qu’elles sont, car il n’est pas aveuglé par sa conscience. En plus d’être clairvoyant le chien est altruiste, puisqu’il est le seul être à pouvoir aimer autrui plus que lui-même (30 millions d’amis a d’ailleurs placé ce film au sommet de son top 10!). Blague à part, je suis allée sur « ecoledeschiens.com » pour me renseigner sur leur vision et leur ouïe, ce qui m’a donné quelques pistes de compréhensions à propos de cet ovni cinématographique. Tout d’abord le chien a une vision monochromatique de la réalité avec un spectre de couleur beaucoup moins large que l’homme, ce qui peut expliquer le choix de Godard de saturer les couleurs avec une dominance d’orange, jaune, bleu (qui sont les couleurs qu’il perçoit le mieux). De la même manière notre ami à quatre pattes à une ouïe bien plus développée que la nôtre, ce qui peut expliquer que les paroles soient parfois très fortes ou très faibles (comme entendues de loin) ou que les bruits de pas, de grincements, soient très présents.

Tant et si bien que je blâme tous ceux qui oseront dire que Godard est un faquin présomptueux, car c’est un ami des bêtes voilà tout!

 

Adieu Godard merci pour tout!

 

L’avis d’Adèle.

INFORMATIONS


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Titre original : Adieu au langage
Réalisation : Jean Luc Godard
Scénario : Jean Luc Godard
Acteurs principaux : , ,
Pays d’origine : France
Sortie : 21 mai 2014
Durée : 1h10
Distributeur : Wild Bunch
Synopsis : « Le propos est simple. Une femme mariée et un homme libre se rencontrent. Ils s’aiment, se disputent, les coups pleuvent. Un chien erre entre ville et campagne. Les saisons passent. L’homme et la femme se retrouvent. Le chien se trouve entre eux. L’autre est dans l’un. L’un est dans l’autre. Et ce sont les trois personnes. L’ancien mari fait tout exploser. Un deuxième film commence. Le même que le premier. Et pourtant pas. De l’espèce humaine on passe à la métaphore. Ca finira par des aboiements. Et des cris de bébé. »


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