Ana, mon amour est une œuvre pure, vibrante, itinérante et universelle, qui se consomme en une gorgée, mais qui laisse, sans doute, un souvenir impérissable, et un message puissant.

Le film commence avec un couple. Enfin, non, deux couples. L’un débat sur Nietzsche, Förster, et le nazisme. L’autre, que l’on entend plus que l’on ne le voit, se livre à des ébats amoureux assez bruyants; déjà, deux visions de la vie et de l’amour s’opposent. L’une intellectuelle, l’autre charnelle et maintenue hors-champ. Cette intro donne ainsi le ton du film, l’optique cérébrale par laquelle le réalisateur roumain Calin Peter Netzer construira son film, son récit, ses personnages, et cette histoire d’amour singulière.

Toma et Ana s’aiment donc d’un amour platonique, et ce malgré leurs deux parcours atypiques et différents, tant socialement que géographiquement. Calin Peter Netzer nous fait suivre, durant une première partie de film, les faits et gestes de ces deux protagonistes grâce à son habituelle caméra portée – en mouvement incessant. Ainsi, le cinéaste réussit – non sans une certaine virtuosité, le procédé étant tout de même assez rébarbatif -, à rassembler ces deux êtres, jusqu’à ce qu’ils ne fassent plus qu’un.

Pourtant, cette relation va se compliquer. Ana est en effet victime de nombreuses crises de panique, de plus en plus violentes. Cette maladie à part entière, tel le nénuphar dans L’Écume des Jours de Boris Vian, gène l’idylle insouciante et trop parfaite entre Toma et Ana. Cette complication sera ainsi l’un des fils conducteurs d’un récit débutant In media res[1]; un récit par ailleurs éclaté et fragmenté en petites scènes, elles mêmes séparées par des ellipses. Netzer utilise alors la technique narrative dite du Fusil de Tchekhov[2] qui, par la stimulation un peu forcée du spectateur, crée un lien empathique fort, intériorisé et automatique, envers les principaux protagonistes et leurs sorts personnels. Par exemple, l’annonce de l’accouchement prochain d’Ana est un moment que l’on ne voit pas, mais que l’on doit comprendre à l’écoute d’une discussion de rupture où l’on parle de “rompre le cordon”. L’empathie envers la situation émotionnelle d’Ana nous est ainsi proposée par reconstruction et déduction, plutôt que par l’exaltation de l’instant.

Photo du film ANA, MON AMOUR

Une symbolique philosophique ainsi qu’un propos éminemment historique se dégagent également de cette œuvre. À travers cette relation parents-enfants qui se détériore, Netzer peint une fresque sensible de la Roumanie, rongée par le chaos institutionnel et la corruption grandissante. Le portrait dessiné par Netzer d’Igor le “père” d’Ana, résonne ainsi comme une froide et malaisante allégorie de société conservatrice et patriarcale, cette dernière étant encore fermement présente sur le territoire roumain malgré la chute de Nicolae Ceausescu en 1989. Ainsi, obliger Toma et Ana à se frotter à leurs démons familiaux, c’est également nous parler de ces « débris sous le tapis » laissés par le dictateur communiste, et nous rappeler qu’après luttes, chutes, et effondrements, il y a également  des reconstructions. Ce discours allégorique ne passe pas uniquement par le récit, mais également par la technique – Netzer utilisant des différentiations soudaines de points de vue et de profondeur des plans pour nous rappeler ce combat pacifique mais incessant entre les personnages, roumains, et leurs passés sombres, ainsi que ce bourbier psychologique dans lequel ils sont engagés.

« Ana, mon amour est une œuvre pure, vibrante, itinérante et universelle. »

On remarque également que Netzer peut être perçu comme une sorte de « cinéaste sociologue » qui, après avoir exploré la famille et le manque dans Mère et Fils, met ici ses protagonistes dans une réelle impasse existentielle pour d’autant mieux étudier leurs réactions et comportements faces aux épreuves, ainsi que les liens qui se tissent avec leurs antécédents apocalyptiques. Le réalisateur organise alors, via les pièges de son récit, la désintégration corporelle et psychologique des personnages. D’un côté, la chair du couple n’est plus qu’une marionnette innocente, faible et pâle, et de l’autre, Toma et Ana se voient tous deux marqués par cette « dépression démoniaque » qui passe de l’un à l’autre, sans jamais disparaître. Il confronte également les deux protagonistes, par l’intermédiaire d’un cours sur l’onirisme et les rêves dans la littérature classique, à une sorte de miroir de leurs existences;  La représentation de Phèdre dans La Curée (Zola) illustre par exemple, ce parti-pris intelligent et habile de mettre en abyme la prise en charge thérapeutique.

Photo du film ANA, MON AMOUR

De plus, depuis Aristophane, le « narrateur non-fiable » est l’un des fondements de la littérature. Robert Wiene fit par exemple partie des premiers cinéastes à utiliser ce principe, avec le personnage de Francis dans Le cabinet du Docteur Caligari. Netzer utilise alors le même point d’appui – revisité au monde d’aujourd’hui : l’entretien psychanalytique. Ce dispositif singulier sonde le parcours, les gémissements, les réactions et les sentiments de Toma au tournant de sa vie, et sert de passerelle entre entités conflictuelles: le ça, le moi et le surmoi, le conscient et l’inconscient, la vérité et le mensonge, le bien et le mal. Il permet surtout de ne pas tomber dans un pathos qui caractérise hélas le plus souvent ce genre de représentation, faussement poétique. On songe alors à La Trêve et son héros impulsif qui s’égare mentalement, doit être interné dans un hôpital, et réalise de nombreuses séances avec un psychiatre ravivant son passé et ses erreurs.

Le Ça, le Moi et le Surmoi, dans Elle de Paul Verhoeven

Ainsi, au fil de glaçants retournements de situation, la philosophie et la raison s’évadent progressivement des esprits. La relation passe de platonique – l’expression d’un amour véritable -, à quelque chose de plus physique mais paradoxalement sans passion. Les dialogues, tragiques, tels des coups de couteaux dans le dos s’entrechoquent. Les corps s’observent et se touchent ou du moins s’effleurent : voilà le cinéma de Netzer, abrupte, prosaïque et in fine charnel. Il nous ballade dans tous les sens, nous emprisonne dans le cadre avec des protagonistes dépassés par leurs émotions. Surtout, il nous fait vivre – de manière assez désordonnée certes -, cette idylle qui s’envole, cet amour qui s’effrite.

Photo du film ANA, MON AMOUR

Si l’on pourra reprocher à ANA, MON AMOUR son capharnaüm narratif, brouillon et aléatoire, empêchant l’épanouissement structurel du récit, on retiendra surtout cette harmonie glaçante qui naît de la décadence émotionnelle du couple et fige le long-métrage, comme une œuvre pure, vibrante, itinérante et universelle qui se consomme en une gorgée, mais laisse un souvenir impérissable et un message puissant.

[1] Le récit commence au milieu de l’intrigue, sans indice préalable sur les tenants et aboutissants de la situation présente des protagonistes.
[2] Il s’agit de placer hors-champ les informations permettant de comprendre une situation donnée, et de ne laisser de ces informations que des indices pour le spectateur. Exemple: s’il l’on voit un fusil accroché au mur, c’est qu’il a servi ou servira dans le récit. Exemple encore plus concret: le fusil accroché au mur dans Les Huit Salopards.

Pablo Castillo

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[CRITIQUE] ANA, MON AMOUR
Titre original : The Mummy
Réalisation : Calin Peter Netzer
Scénario : Calin Peter Netzer
Acteurs principaux :Mircea Postelnicu, Diana Cavaliotti, Carmen Tanase
Date de sortie : 21 juin 2017
Durée : 2h05min
4.0stimulant
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