Vincent Macaigne, proclamé représentant de la nouvelle Nouvelle Vague. Vous ne saviez pas ? Apparemment, un groupe de cinéastes, d’acteurs et d’actrices réinventent actuellement le cinéma français. Bien que la Nouvelle Vague ait gagné ses majuscules au fil des décennies, je fais l’aveu honteux que je n’ai jamais bien compris ce que c’était. J’en connais certains films mais c’est très divers, très inégal, non ? Pourtant je sens bien qu’une énergie particulière lie ces films, comme ceux de la bande à Macaigne (Antonin Peretjatko, Guillaume Brac, Sébastien Betbeder, Djinn Carrenard, Laure Calamy, …). Puisque je parle d’énergie dès que je ne sais pas ce dont je parle, je ne m’aventurerai pas plus loin. S’il était tout de même un point commun à ces deux vagues : l’urgence de faire. Le sentiment que leurs films sont des nécessités.

L’on dit que Vincent Macaigne est un excellent metteur en scène. Sûrement. Je n’ai vu aucune de ses pièces. Par contre, je peux témoigner qu’il est un super acteur (bouleversant dans UN MONDE SANS FEMMES, voir notre critique). Ici, Macaigne réalise (et obtient le Grand Prix du festival de Clermont-Ferrand en 2012). Son court-métrage nous en apprendra peut-être plus sur ce cinéaste et sur cette houle nouvelle.

Je vous laisse en fin de texte, la longue “prière” de Vincent Macaigne envoyée par SMS aux Cahiers du Cinéma en avril 2013.

Morceaux choisis :

  • Bien sûr, la vie est cinégénique, un point c’est tout. Qu’elle soit hystérique, glamour ou haïssable.
  • Ne soyons pas de pauvres gardiens de phares isolés. Espérons construire par amour de nouveaux phares.
  • Alors, peu importe les échecs, de toute façon la beauté ne sera jamais vraiment dans le  résultat mais dans le mouvement, dans l’espoir qu’on puisse se changer les uns les autres.
  • Se ruer…
  • Prêt à mettre des coups, prêt à étreindre.
  • On nous a élevé pour préserver.
  • Mordre le système.
  • Décliner quand on nous offre un bout de viande. Mais vouloir la vache en entier.
  • Réfléchir à voix haute.
  • La saleté ça se lave, mais la misanthropie pas tant que ça et c’est moche.

“Macaigne nous offre le choix entre la grande rigueur solitaire et la compromission médiocre à deux.”

CE QU’IL RESTERA DE NOUS, récompensé en capitale auvergnate est une œuvre fulgurante. Cela ne tient pas tant au fait que ce soit un court-métrage, qu’à sa rage de vivre. Pour protagoniste, un nietzschéen, jungien qui rejette tout compromis existentiel. Il est agressif, toujours dérangeant dans le cadre, soit par sa nudité ou sa sensibilité exacerbé.

CE QU’IL RESTERA DE NOUS tient de l’œuvre compulsive. Œuvre pressée, ce court-métrage est parfois brouillon ; la photo n’est pas chiadée, parfois franchement dégueulasse. Finalement la réalisation est celle d’un metteur en scène de théâtre : une image parfois laide, des mouvements de caméra frileux mais des cadres brillants qui rachètent le tout.

Les deux frères qui viennent de perdre leur père sont antagonistes à tout point de vue. L’un a toujours suivi les conseils paternels (abandon de la musique, HEC, stage chez L’Oréal – ici c’est l’insulte suprême), il est misérable mais en couple. L’autre n’a jamais respecté son père, à mi-chemin entre Nietzsche et Diogène, fervent de la volonté de puissance mais il creuse sa solitude. Macaigne nous offre le choix entre la grande rigueur solitaire et la compromission médiocre à deux.

Qu’on se le dise, le film de Macaigne est perturbant et novateur, comme LA FILLE DU 14 JUILLET, LA BATAILLE DE SOLFERINO. Cette nouvelle génération propose de l’inédit. Finalement, leur seul dénominateur commun est peut-être l’innovation.

Photo du film CE QU'IL RESTERA DE NOUS

Le(s) SMS de Vincent Macaigne envoyé depuis Cologne aux Cahiers du Cinéma (publié dans le n°688 d’avril 2013)

“Il manque des poètes et à la production et à l’écriture, des risques-tout.
Au théâtre, c’est ce qui s’est passé.
Et le théâtre est devenu trop souvent petit et étriqué, d’un côté les modeux et les cyniques et de l’autre les sacrifiés;
ils brûlent et sont pillés par les modeux et les cyniques;
les sacrifiés meurent et les cyniques les pillent en parlant de référence.
Ça s’appelle la dévoration de l’homme par l’homme.
Dans le commerce on ferait des procès pour plagiat, en art les poètes sont juste dévorés.
C’est l’Idiot de Dostoïevski, alors il ne reste plus qu’à avoir l’espoir quelque part.
Avoir l’espoir dans l’immense écoute du Monde.
Il va falloir apprendre à se salir.
Sinon on laissera trop de place aux gens vraiment sales.
Il y a urgence à créer.
Sinon bientôt il n’y aura plus que ça…
Une sorte de vulgarisation de tout.
Sans réel sacrifice.
Une sorte de longue émission de Thierry Ardisson ou de je sais pas qui… où les putes, les politiciens et les poètes se côtoient.
Mais le véritable problème c’est qu’on a besoin de ça, de Thierry Ardisson pour dire à tous nous avons foi et nous existons.
Bref le Cinéma, le théâtre, la danse, tout ça, ce n’est qu’un geste.
Quelque chose qu’on fait pour ne pas complètement mourir sans se débattre.
Parce que l’art, ce n’est que ça.
Et on a besoin de camarades.
Et on a besoin d’amour.
Et on a besoin d’amitié.
Et aussi d’ennemis, de véritables ennemis.
Parce qu’il faut bien avoir de véritables ennemis pour avoir de véritables amis.
C’est cette chose qui est devenue si rare en art.
Les gestes, trop souvent, ne veulent juste que ressembler à ce qui marche pour faire partie d’un groupe, comme on s’habille, pour se faire reconnaître d’un petit ensemble social.
On attend autre chose, je veux dire, on attend des amoureux…
On attend ça, des choses qui nous fassent sentir cons…
Parce qu’elles sont justes et véritables.
Il faut que tu lises Du luxe et de l’impuissance de Lagarce.
Et puis surtout faire du Cinéma, faire du théâtre, peu importe, pour ne pas faire semblant de vivre nos vies.
Pour se rappeler que nous sommes capables de grandes choses.
De se fatiguer pour rien.
Juste pour dire nous avons vécu en ce temps.
Et en ce temps nous étions ainsi.
“Dire aux autres, s’avancer dans la lumière et redire aux autres, une fois encore, la grâce suspendue de la rencontre, l’arrêt entre deux êtres, l’instant exact de l’amour, la douceur infinie de l’apaisement, tenter de dire à voix basse la pureté parfaite de la Mort à l’oeuvre, le refus de la peur, et le hurlement pourtant, soudain, de la haine, le cri, notre panique et notre détresse d’enfant, et se cacher la tête entre les mains, et la lassitude des corps après le désir, la fatigue après la souffrance et l’épuisement après la terreur.” (J. L. Lagarce.)
Que l’époque ne nous glisse pas totalement entre les doigts.
Faire du Cinéma pour dire par delà les âges, nous étions vivants et nous étions naïfs.
Nous avions cru pouvoir être entendus par-delà les âges.
Et aussi, bien sûr, que les acteurs soient des guerriers, des créateurs.
Et bien sûr que nous avons besoin de nouveaux physiques et bien sûr, qu’on en finisse avec la cinégénie.
Bien sûr, nous sommes tous cinégéniques.
Bien sûr, la vie est cinégénique, un point c’est tout.
Qu’elle soit hystérique, glamour ou haïssable.
Tu vois, moi, cette nuit je suis à Cologne en Allemagne et je me dis quelle chance j’ai eu d’avoir grandi en France.
A Paris.
Parce qu’en France, à Paris, il y a de la pub sur les murs pour de grandes pièces d’art, pour de grands films d’art, pour de grands photographes d’art.
Ne perdons pas cela.
Ne nous noyons pas.
Ne soyons pas de pauvres gardiens de phares isolés.
Espérons construire par amour de nouveaux phares.
Et puis si nous échouons tant pis, au moins on aura essayé !
Faire du Cinéma parce qu’il faut bien qu’on se souvienne de nous maintenant, de nos colère, de nos espérances, de nos amours, et de nos amitiés.
Parce que tout ne doit pas couler et s’évaporer.
Parce qu’il faut bien retenir notre temps.
Notre fureur et notre jeunesse.
Ah oui et aussi bien sûr se redire que les acteurs sont archaïques, archaïques et naïfs, cruels par amour, et justes par générosité…
Casser l’idée d’un film tous les deux ans. En faire trois-quatre dans l’année. En faire trop…
En faire des différents, les uns pour tous et d’autres juste pour cent ou deux cents personnes…
Que tous s’ajoutent, se confondent. Dire avec ça que oui c’est possible de se battre.
Que oui un mur, une habitude, un système, une économie ça se casse.
Et que tout ça est même fait pour être cassé…
Que ce que nous faisons, c’est pour le plus grand nombre.
Dire qu’on résistera aux coups…
Parce qu’on devra bien résister.
Et même dire qu’on continuera à être joyeux et naïfs.
Et tout cela malgré la gueule en sang, malgré les coups…
Parce que le plus important ça aura été ça… Dire ces trucs qu’on se dit tout bas.
Dire que nous avions été vivants et que nous avions existé.
Il faut se battre pour que le souvenir de notre époque ne soit pas ça, ce truc-là, ce truc-là que nous sentons tous, ce truc-là si triste, ce truc si cynique, ce truc si dépourvu de lyrisme, ce truc sans espoir et rempli de renoncement, ce truc-là…
Alors donnons-nous un peu plus de crédit quitte à nous décevoir les uns les autres.
Soyons plus ce truc-là que nous voyons tous…
Et surtout que le centre soit obligé de se déplacer, et peu importe si c’est moins bien, au moins il y aura eu un mouvement, mais surtout pas un petit mouvement médiocre de petit auteur…
Non.
Non.
Non.
Mais ayons espoir car toujours il y aura ici ou là des actes de vie…
Parce qu’il s’agit bien de ça quand on parle de jouer ou de filmer ou de peindre ou peu importe.
Il s’agit bien d’actes de vie éperdue…
Et c’est vrai, il y a eu de si grands rêves en France. Il y a eu de si grands rêves.
Alors, peu importe les échecs, de toute façon la beauté ne sera jamais vraiment dans le résultat mais dans le mouvement, dans l’espoir qu’on
puisse se changer les uns les autres.
Et aussi, oui, bien sûr, se dire que tout le monde peut tout comprendre.
Alors, encore une fois, se donner à nous-mêmes et à nos pairs du crédit.
Imaginer que c’est maintenant qu’il y a les choses importantes.
Ne pas demander à l’autre de faire mille et une fois ses preuves.
Ne pas préserver sa carrière.
Se ruer…
Partout pour vivre.
C’est quand même plus rigolo, non ?
Se dire toujours que c’est la dernière fois.
Mais surtout rester désinvolte.
En colère aussi bien sûr.
Prêt à mettre des coups, prêt à étreindre.
C’est plus rigolo comme ça, non ?
Ne pas dormir ou dormir pour reprendre des forces.
Faire du Cinéma pour se persuader, se prouver notre amour.
Ou pour se déclarer la guerre.
Parce que c’est plus rigolo comme ça…
Parce qu’il y a en nous ce besoin de fuite et ce besoin de retenir.
Et qu’on en finisse avec les grammaires…
Qu’on se donne du crédit.
Et qu’on donne du crédit au public bien sûr.
Qu’on se batte et qu’on ait espoir en se battant qu’on sera entendu.
Et ça c’est sûr on est toujours entendu, toujours, il faut avoir confiance.
On est toujours entendu.
Ne rien faire sans l’espoir que vraiment tous pourront nous comprendre.
C’est ça se donner du crédit.
Ne pas faiblir.
Ne pas croire que les gens bien sont des gens bien, ne pas croire que les salauds sont des salauds.
Aller sans peur se salir.
Parce qu’il faut bien étreindre le Monde.
Être un lion.
Tendre et cruel.
“Être un prince quand on est un roi. Être un roi quand on est un prince.”
Ça c’est conseil de Pauline Lorillard et c’est pas bête.
Et surtout ne rien préserver.
Brûler les acquis.
Piétiner les certitudes.
Rendre des chemins de traverse.
Rester dangereux.
Rester doux.
Rester tendre.
Rester aimant.
Être un lion, quoi.
Et admettre qu’on nous abatte…
Juste parce que c’est rigolo d’abattre des lions.
Et surtout se mentir, se mentir, se mentir.
Surtout se répéter nous sommes des lions, nous sommes des lions, nous sommes des lions, même si c’est faux parce que c’est quand même plus rigolo comme ça, non ?
Faire du Cinéma.
Parce qu’il faudra bien qu’on se souvienne de ce qui s’est passé là, maintenant.
Je ne parle pas du truc social mais d’un truc plus profond.
De ce qui change. Réellement.
Parce que c’est vrai tout change putain.
Parce qu’on s’aime plus pareil e qu’on nous a répété qu’on était des putains d’enfants gâtés.
Et que c’est faux, qu’on vit dans 25 mètres carrés à Paris et qu’on est plus si jeunes.
Et qu’on ne peut pas acheter.
Que c’est pas rien ça. Parce qu’on pète les plombs dans notre studio de merde.
Et que l’espoir peut s’enfuir.
Même si c’est vrai qu’on est sûrement mieux loti que plein d’autres…
Qu’on nous a élevé pour préserver.
Et que parfois ça donne juste envie de geuler et de casser quelques trucs juste pour la beauté du geste.
Pour se dire que tout ça ne restera pas si intact…
Croire que ça n’a pas été rien de se rencontrer les uns les autres.
En donner la putain de preuve.
Et croire au miracle, croire au miracle.
Être poussé par l’espoir du miracle, et de la grâce.
Même si jamais on l’atteindra.
C’est toujours plus chouette d’espérer, non ?
Et faire confiance.
Se rappeler avec force ce truc archaïque: pourquoi on se réunit dans des salles pour regarder au même moment la même chose ? Qu’est-ce qu’on cherche ?
Mordre le système.
Tout demander, et tout vouloir.
Décliner quand on nous offre un bout de viande.
Mais vouloir la vache en entier.
Le monde est grand. Être libre.
Réfléchir à voix haute.
Ne pas tourner sa langue sept fois avant de parler et regretter après avoir parlé.
Y croire.
Y croire.
Y croire.
Y croire.
Décliner les offres institutionnelles pour préférer la guerre.
Accepter les offres institutionnelles si ce sont des offres de guerre.
Prendre le risque immense de tomber amoureux.
Aimer le désordre.
Aimer le chaos.
Aimer le bruit.
Aimer la vie.
Aimer le silence.
Aimer la lumière.
Aimer l’obscurité.
Redonner de l’honneur à ce que l’on a perdu en cours de route.
Excuser les mauvais choix.
Applaudir les bons.
Chercher à beaucoup rire.
Aimer le pointu et aimer le vulgaire.
Rester curieux.
Rester amoureux.
Se battre contre les tristes.
Ce qui protège leur territoire.
Se battre pour ne pas mourir complètement aigri !
Mais devenir sage et rigolo !
Aimant et furieux.
Sérieux et bordélique.
Quel ennui parfois d’écrire un scénario.
Quelle énergie passée à devoir être rassurant.
Nous avons besoin de démesure.
D’actes de vie démesurés.
Nous avons besoin d’amour.
Nous avons besoin du grand public.
Nous avons besoin d’être fiers de nous.
Nous avons besoin de camarades.
Et encore une fois, accepter de se salir.
La saleté ça se lave, mais la misanthropie pas tant que ça et c’est moche.
Accepter son angoisse.
Accepter de se dégoûter.
Accepter d’être une ordure.
Accepter d’être cet être faible.
Mais se battre toujours pour être entendu.
Ne pas se dire que plus tard nous ferons ce que nous voulons vraiment.
Le faire tout de suite.
La jeunesse est fragile.
Disparaître.
Parce qu’il faut bien être appelé au monde pour le raconter.
Disparaître dans le monde, aimer les pires villes, aimer les nouvelles Sodome.
Préférer les tumultes.
Vouloir toujour se refaire.
PS: Ces petites phrases sont des prières que je m’inflige, pas des conseils. Surtout pas des conseils…
Tu as reçu les SMS ?”

CASTING
Titre original : Ce qu’il restera de nous
Réalisation : Vincent Macaigne
Scénario : Vincent Macaigne
Acteurs principaux : Thibault Lacroix,  Anthony Paliotti, Laure Calamy
Pays d’origine : France
Sortie : 29 février 2012
Durée : 40mn
Distributeur : Kazak Productions
Synopsis : Une histoire tragique, celle de deux frères qui font face à la mort de leur père. L’un a été aimé et l’autre injustement délaissé par le père qui ne lui laisse rien.
Le favori, celui qui en a le moins besoin et qui est le plus désintéressé par l’argent, hérite de tout.
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