En 2010, le monde merveilleux d’Hollywood adoubait d’un oscar d’honneur, un personnage hors norme que seul ce monde de simulacres et d’hystéries peut engendrer. Ce jour-là, vous vous êtes peut-être demandé qui était ce vieux briscard, qui se vantait d’avoir intitulé ses mémoires « Comment produire une centaine de films sans perdre un centime ». A vrai dire, Roger Corman n’a pas produit cent films mais quatre-cents, et en a réalisé une cinquantaine; aussi est-il nécessaire de débroussailler un tant soit peu cette filmographie, qui avouons-le possède son lot de nanars. Je vous ferais donc grâce de l’Attaque des crabes géants et de la version low-cost des Quatre fantastiques, pour m’attarder davantage sur les petites perles grâce auxquelles il a marqué le cinéma fantastique, et ce depuis plus d’un demi-siècle.

 

LA PETITE BOUTIQUE DES HORREURS

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Sorti en 1960, réalisé par Roger Corman, avec Jonathan Haze, Jackie Joseph et Dick Miller
Le jeune Seymour, employé d’un minable fleuriste, est propriétaire d’une mystérieuse plante qu’il a baptisé Audrey Junior par amour pour Audrey, sa jolie collègue de travail. Mais la plante se nourrit de sang humain, parlant pour réclamer sa nourriture et grandissant de façon inquiétante : elle devient très vite une attraction touristique. Bientôt, Seymour est obligé de lui fournir de nombreuses victimes et se retrouve pourchassé par la police …
Vous connaissez probablement l’histoire de la plante Audrey par le remake so eighties sous forme de comédie musicale, mais saviez-vous que fait l’une de ses premières apparitions à l’écran dans l’original ? Déjà rodé à la série B durant les années cinquante, Corman comprend qu’il doit tourner vite et bien pour limiter les coûts, et le pari est réussi puisque le tournage est bouclé en à peine…deux jours ! Enchaînant les productions horrifiques à partir cette période, le cinéaste sentira fréquemment le besoin de rafraîchir le genre en y insufflant une part de comédie. S’il est question ici de reconsidérer les films de sur un ton presque parodique, le père Roger fera carrément basculer l’univers d’ dans le gag cartoonesque avec le Corbeau en 1963.

 

LA CHAMBRE DES TORTURES

Sorti en 1961, réalisé par Roger Corman avec , John Kerr et .
Espagne, XVIe siècle. Afin d’éclaircir les mystères qui entourent la mort de sa sœur Elizabeth, Francis Barnard se rend au château où elle vivait en compagnie de son mari Nicholas Medina. Nicholas, fils d’un redoutable inquisiteur espagnol, sombre lentement dans la folie, persuadé d’avoir enterré vivante sa femme…
Puisque que j’évoque plus haut Edgar Allan Poe, il est important de citer cette pièce maîtresse tirée d’un cycle dédié à l’écrivain, comptant en tout huit films (que je vous recommande tous pour leurs variations de ton et de traitements visuels). La Chambre des tortures est une réunion de noms illustres, puisque le romancier prolifique Richard Matteson étoffe une nouvelle de Poe pour élaborer un scénario savoureusement sadique. Et c’est surtout la rencontre de deux icônes du cinéma d’, à savoir le gentleman Vincent Price et la divinement diabolique Barbara Steele. Un monument du style .

 

LE MASQUE DE LA MORT ROUGE

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Sorti en 1964, réalisé par Roger Corman avec Vincent Price, Hazel Court et Jane Asher.
Un prince cruel et adorateur de Satan invite des amis et des paysans à un banquet. Ces derniers n’ont pas accès au buffet et cette nouvelle humiliation les pousse à se révolter. De plus, la prédiction d’une voyante annonçant la chute du souverain les encourage à agir. Hélas, une répression violente a lieu et le prince décide d’organiser bientôt un nouveau festin. Parmi les convives se trouve un mystérieux étranger habillé tout en rouge.
Autre adaptation d’Edgar Allan Poe, celle-ci considérée par de nombreux critiques comme le chef d’œuvre de Corman. Pour expliquer ce plébiscite, il est juste de rappeler que le film intervient à l’émergence d’une vague psychédélique qui contaminera autant le graphisme que la musique des sixties. Cette explosion de couleurs et de perceptions altérées permettra au réalisateur de s’éloigner de l’esthétique gothique des précédentes adaptations, assimilable à celle de nombreuses productions de l’époque, comme celles de nos voisins italiens ou celles de la Hammer. Cet audace visuelle met parfaitement en relief les dimensions poétiques et philosophiques de cette fable cruelle.

 

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Sorti en 1963, réalisé par , avec William Campbell, Luana Anders et Patrick Magee
Toute la famille est réunie autour de Lady Haloran pour discuter de son testament. Une belle occasion pour ressasser de vieilles rancœurs et exorciser un terrible secret de famille. C’est le moment que choisit un tueur à la hache pour éliminer un à un les membres de la famille.
Revenons un instant vers le gothique, mais pas avec n’importe quel film puisqu’il s’agit du premier film (premier assumé en tout cas) de Francis Ford Coppola. Alors que le jeune homme n’avait réalisé que deux nudies (nanards basés sur des pin-ups dévêtues), Corman lui confie quelques dollars pour tourner Dementia 13, dans un pays plein de châteaux hantés, l’Irlande. Le cahier des charges est simple, utiliser les vieilles ficelles d’un récit de « psycho-thrillers » se déroulant dans une demeure lugubre à la façon de The Cat and the canary, mâtiné d’histoires de fantômes comme The Old Dark House, tout en revisitant ces recettes éculées par une dimension psychologique, empruntée au succès de Psychose trois ans plus tôt. Si vous cherchez bien, vous trouverez une version du film précédée d’un questionnaire adressé au spectateur par un psychiatre, pour s’assurer qu’il supportera ce spectacle qui préfigure le genre du .

 

SHARKTOPUS VS PTERACUDA

Sorti en 2014, réalisé par Kevin O’Neill, avec Robert Carradine, Rib Hillis et Katie Savoy
Ben…je crois que le titre suffit à résumer le film.
Faisons un bond de cinquante ans pour terminer cette sélection, car si les œuvres les plus notables du vétéran des drive-in datent des années soixante, ces récentes productions déclinant à l’envie le genre de l’attaque de monstres, ne sont pas à négliger puisqu’elles symbolisent le changement de regard du public, en même temps que l’évolution de l’humour du cinéaste prêt à basculer vers le cynisme. Si les spectateurs d’antan profitaient des exagérations du genre pour s’exorciser de la peur collective du péril atomique, les amateurs de nanars d’aujourd’hui sont devenus le cœur de cible de Corman, qui partage avec eux un rire complice puisque personne n’est dupe de l’aberration des scénarios comme de la surenchère de chaque nouvel opus. Mais le visionnage de ces sous-blockbusters, destinés à la télévision ou au marché DVD, se termine à chaque fois par cette question absurde voire nihiliste : Si le film est conscient du ton moqueur, si c’est également le cas de l’équipe et du producteur, et si le spectateur est complice, alors de qui ou de quoi se moque-t-on en définitif ?

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