Troisième film du , CIVIL WAR se distingue du reste de la production Marvel par un récit explosé qui interroge la notion même de héros. La multiplication des personnages secondaires, tous héros de leurs propres films singuliers, est la marque de fabrique du studio depuis qu’ils ont décidé d’unifier ces récits au sein d’un Univers étendu. Mais pour la première fois, le personnage qui donne son titre au film (Steve Rogers alias Captain America) n’est pas directement le centre du film.

Avant de développer davantage le propos je tiens à préciser trois points :

  • je ne suis ni un fan ni un hater des films de super-héros en général ou de ceux de Marvel en particulier,
  • ça va spoiler, mais pour comprendre l’article mieux vaut de toute façon avoir vu le film,
  • je n’aborderai pas les points positifs ou négatifs du film, cet article ne revendique pas le statut de critique.

Après un premier film en pleine deuxième guerre mondiale très pulp, destiné à ancrer le personnage du Captain America et ses valeurs très années 40, on retrouve le Captain dans un deuxième opus centré sur son amitié impossible avec Bucky, lui aussi soldat génétiquement amélioré mais au cerveau lavé par les communistes durant la guerre froide. Passé dans le camp ennemi, Bucky n’en reste pas moins le grand ami de Steve Rogers, d’où un dilemme déjà plutôt bien exploré dans le deuxième film.

On était jusqu’ici plutôt en terres connues avec somme toute l’exploitation d’une licence sous forme de trilogie telle que nous avions déjà pu en voir par le passé (Batman, Spider-man, la première trilogie X-men, etc.). Jusqu’ici, la connaissance minimum pour apprécier ce type de divertissement était d’avoir vu le film précédent…

Photo du film Captain America : Civil War

© The Walt Company France

On pourrait ainsi poser l’hypothèse : le studio accroche une cohorte d’adolescents avec un premier film, puis leur propose des suites jusqu’à les accompagner à l’âge adulte. Éventuellement, le studio tente un reboot pour capter l’attention de la génération suivante. On peut ainsi expliquer les différents Spider-man qui revenaient à chaque fois sur l’origine du héros, à très peu d’années d’écart les uns des autres. Outre le fait d’exploiter sa licence, Sony avait aussi conscience qu’il n’était pas grave de lasser les adultes avec les mêmes films, tant que les adolescents (une classe d’âge qui techniquement est remplacée tous les 4 ou 5 ans) suivaient, attirés par les effets spéciaux perfectionnés, mais aussi par un discours dans lequel ils pouvaient se reconnaître davantage que dans les précédents. Certes, Peter Parker est le protagoniste à la fois dans le Spider-man de Sam Raimi (2002) et celui de Mark Webb (2012), mais le premier s’adresse à un public né avant Internet et le deuxième à des digital native. A dix ans d’écart, on a pas tout à fait la même crise d’ado…

Au delà de l’intérêt économique, le reboot n’est qu’une variante du même récit d’initiation, un moyen de le réactualiser à peu de frais. Historiquement, la grande force du film de super-héros est de proposer à un public adolescent un modèle sur lequel construire sa propre identité. Il y a une identification tentante entre ce premier spectateur et le personnage à l’écran. Les deux traversent souvent des difficultés en apparence insurmontables, extériorisent leur vie intérieur par une forme d’action (pour le héros combattre le crime, pour l’ado le sport, la violence, la compétition, la musique, etc.) et sont en conflit ouvert avec l’ordre établi. Quel que soit son âge à l’écran, le super-héros est toujours un adolescent à l’intérieur, une personnalité en crise qui doit trouver sa place dans le monde adulte, peut-être en le transformant. Pour capter le cœur de cible adolescent, le film de super-héros devait, jusqu’à présent, rejouer au maximum ce basculement complet entre l’enfant normal et la création du super-héros ; sa genèse, qui représente la maturité naissante d’un adulte.

Photo du film Captain America : Civil War

© The Walt Disney Company France

Si le film de super-héros constitue un sous-genre du film d’action qui possède des affinités électives avec cette identification entre le spectateur et le héros, cette mécanique se trouve peu ou proue dans tous les films. Certes, le spectateur devenu adulte ne cherche pas forcément un modèle d’adolescent en crise avec lequel s’identifier, mais les difficultés de sa vie créent un terreau propice à suivre les actions d’un héros comme modèle. Des mythes anciens aux histoires récentes, des schémas récurrents de récit émergent. a synthétisé ce récit archétypal en un Voyage du héros (inspiré par les travaux de Campbell) composé d’un nombre fixe d’étapes et de personnages invariants. Je ne m’étendrai pas sur les détails de ces travaux, si ce n’est pour en retenir la dimension de voyage initiatique. Les maitres du story-telling et les script gurus d’Hollywood ont rapidement repris à leur compte ces travaux pour créer des histoires qui semblent toujours puiser dans un fond immémorial, une plongée dans l’inconscient collectif de l’Humanité. Quelle que soit l’histoire racontée, ça vous touche, ça pince cette corde en vous qui lorsqu’elle résonne habilement au sein du film crée une totale empathie entre vous et le personnage principal. Si je me dis « Moi aussi je suis le héros de ma propre aventure » alors celle, extraordinaire, du personnage à l’écran apparaît crédible et touchante.

Photo du film Captain America : Civil War

© The Walt Disney Company France

CIVIL WAR rejoue évidemment ce voyage initiatique, mais non pas au travers d’un héros singulier, mais d’une multitude, dans un ordre pas forcément évident.

Beaucoup ont accolé à ce CIVIL WAR le sobriquet de « Avenger 2.5. » Certes, l’intérêt économique de faire apparaître à l’écran une multitude de personnages en costumes est pertinent. Davantage de « placements de produits », davantage de ventes sur les produits dérivés. Mais quelle que soit la pression exercée sur les auteurs de CIVIL WAR, ceux-ci ont détourné la contrainte de manière assez originale. La création hybride qui en émerge soulève des questions : à quel héros dois-je m’identifier ? De quel personnage suis-je en train de regarder le film ? Qui est véritablement important ?

Avengers 1 et 2 proposaient déjà un collectif de super-héros. Mais la mécanique de récit pour inclure ces personnages était radicalement différente. Les proposent au spectateur de s’identifier à l’équipe entière. Si certains passages ne concernent qu’un personnage en particulier, c’est pour faire émerger une difficulté que le groupe aura à régler. Le véritable héros de Avengers ce n’est donc pas Stark, Rogers ou Banner, mais bien le collectif. La question centrale était dans Avengers 1 et 2 : comment associer des individualités tout aussi marquées, tout aussi déviantes les unes que les autres.

Or dans CIVIL WARle supposé Avenger 2.5, on ne propose pas au spectateur de s’identifier à une équipe, mais d’expérimenter au travers de plusieurs personnages le même cycle initiatique. Chaque personnage va expérimenter une ou plusieurs phases du voyage du héros théorisé par Vogler et Campbell. Chaque héros est donc une incarnation temporaire de la figure du Héros, une déclinaison particulière d’une idée intemporelle. Ce cycle peut se résumer ainsi : un trauma donne à un personnage « normal » à la fois une raison de se battre et des capacités extraordinaires. Le héros nouvellement né décide d’atteindre son but, directement lié au trauma initial, grâce à ses pouvoirs. Il s’entraîne, traverse des péripéties qui semblent le rapprocher davantage de son but alors qu’elles l’en éloignent. Lorsqu’il connaît le désespoir, le héros se confronte enfin avec sa part d’ombre et connait dans le meilleur des cas une révélation. Dans ce processus de catharsis, il se transforme et abandonne son ancien objectif au profit d’un autre davantage noble.

Ce schéma, CIVIL WAR le reprend pour le distribuer entre les différents super-héros qui composent son casting. A la fin du film, seul le spectateur a donc expérimenté ce cycle initiatique complet. Les personnages à l’écran semblent répéter certaines phases desquelles ils n’arrivent pas à se défaire (l’opposant) certains régressent (Iron man) ou au contraire connaissent des ellipses, des raccourcis, leur permettant d’arriver très vite à cette phase de révélation (Black Panther).

Photo du film Captain America : Civil War

© The Walt Disney Company France

Devant la difficulté de la situation, certains personnages préfèrent une analyse rationnelle (Vision, Stark, WarMachine), une réaction émotionnelle (Black Panther, l’ancien commando de Sokovia), un mélange des deux ou une irrépressible soif de liberté (le Soldat de l’Hiver, la Veuve noire, Hawkeye). Autrement dit, leur trauma initial leur donne tous une bonne raison d’agir à leur façon. Ils sont tous persuadés de faire le Bien et d’avoir raison. Même le Soldat de l’Hiver ou l’opposant final, se révèlent mériter notre empathie (même si le méchant en est dépourvu lui-même). Comme nos héros ils ont souffert et réagissent avec disproportion. Tous ces personnages, s’ils expérimentent tous le même cycle initiatique à divers stades, représentent des fragments d’une même figure tutélaire. Je propose d’appeler « héros diffracté » l’archétype que constituent tous ces personnages lorsque leurs trajectoires sont mises bout à bout. Pour comprendre cette notion, on peut imaginer que la figure du héros se décline comme la lumière qui traverse un prisme. Si elle semble blanche avant de toucher le cristal, elle en ressort par divers nuances de couleurs, dans des directions différentes.

En présentant ses parties séparées, CIVIL WAR donne à voir une version schizophrénique du héros, dont il revient au spectateur d’en reconstituer le tout à partir de ses fragments disséminés. Mais en quoi est-ce une aventure de Captain America ? Qui a véritablement raison ? Qui dois-je prendre comme modèle ?

L’indécision que provoque le film renvoie directement à notre monde actuel, et aux figures de héros qui en émergent. Prenons Snowden ou Assange. Ils sont décriés comme espions par les uns, et comme lanceur d’alertes par d’autres. Ces deux visions coexistent pour nous, elles sont indissociables. Dans un coin reculé de notre cerveau, nous comprenons que quelles que soient les finalités des actes de ces personnes dites « déviantes » ou « extraordinaires », elles ont agit pour ce qu’elles croyaient être de bonnes raisons. Il en va exactement de même pour les héros et le méchant dans CIVIL WAR. Jusqu’ici extériorisé, la dualité entre le héros principal d’une histoire et son opposant se retrouve digérée au sein d’une figure double. Chaque personnage de CIVIL WAR est donc tour à tour héros ou opposant de sa propre trajectoire… à part Captain America.

Apparemment en retrait, il est en fait le moteur moral de l’histoire. Techniquement, rien de ce qu’entreprend Rogers n’a d’impact sur le récit puisqu’il s’agit d’une machination orchestrée magistralement par son opposant principal, l’ancien commando de Sokovia. Mais la motivation profonde des agissements de Captain America constitue en creux ce autour de quoi tourne tout le reste du film.

Seul Captain America légitime ses actes par empathie et se distingue donc paradoxalement par la relation qu’il établit avec les autres. C’est parce qu’il se met à la place de l’autre, s’identifie à sa souffrance, à la complexité de sa situation, qu’il refuse qu’une entité supérieure ne vienne dicter sa Loi à des individualités aussi complexes. Cette foi dans l’individu face à l’institution coercitive lui donne également une confiance aveugle dans son ami de toujours, Bucky ; que tout semble accuser. Donc si au contraire de Stark, Rogers n’est absolument pas rationnel, il est entier. A aucun moment du film il ne sera confronté à une forme de dualité que les autres personnages vont expérimenter. Captain America est donc presque par défaut le personnage pivot de l’histoire, puisque tous les autres sont à un moment donné des opposants.

Au travers du « héros diffracté‘ les spectateurs expérimentent une crise de 2h 20 qui ne trouve sa résolution que dans le dernier plan du film, lorsque Captain America s’avance vers ses camarades emprisonnés, sans sa tenue ou son célèbre bouclier. En un plan, l’arc narratif du héros central qui avait jusqu’ici stagné fait un bon colossal pour nous proposer une révélation morale. Rogers sacrifie son apparence de héros pour proposer ce qu’il a toujours été : un homme de confiance.

« Jusqu’ici extériorisé, la dualité entre le héros principal d’une histoire et son opposant se retrouve digérée au sein d’une figure double. Chaque personnage de CIVIL WARS est donc tour à tour héros ou opposant de sa propre trajectoire… à part Captain America. »

Dans un monde traversé par une information volatile, où les théories du complot jettent le trouble sur toutes les institutions, où les réputations se font et se défont en quelques minutes sur les réseaux sociaux, Steeve Rogers présente la figure rassurante d’une époque passée synonyme de simplicité. Si Stark ressasse pour mieux refouler son son trauma, réarrangée par une technologie mémorielle et holographique (porteuse de toutes les promesses et impasses de nos technologies), Rogers est un homme adulte qui fait son deuil en étant directement présent à l’enterrement. Pour une époque marquée par la multiplicité des écrans, le contraste est fort.

Autrefois on reconnaissait le personnage principal à sa révélation, à la compréhension finale de son erreur. Aujourd’hui Marvel propose d’inverser les rôles en laissant à tous les autres personnages la charge d’endosser ce rôle cathartique et en donnant à son protagoniste une conviction de plus en plus solide au fur et à mesure. Cette mécanique de récit est pour le moins troublante, mais répond sans doute à un de nos besoin venu avec les années WikiLeaks, Panama Papers et consort. Dans un monde chaotique, le doute ne peut être permis, on n’attend plus du tout du protagoniste qu’il ne connaisse une épiphanie qui le transformera, mais qu’il apporte au contraire une certitude morale, issue d’une époque antérieure idéalisée (les USA des années 50 qu’incarne Captain America).

Photo du film Captain America : Civil War

© The Walt Disney Company France

Ce modèle christique (rappelons que Steve Rogers revient d’entre les morts à la fin du premier volet) pourrait être extrêmement dangereux s’il n’était pas employé au profit d’une noble cause. Comme écrit plus haut, Captain America est le seul à agir par empathie. Le message qu’il offre donc au public est extrêmement humaniste, puisqu’il met en avant une valeur relationnelle dans un monde marqué par l’individualisme. A la paranoïa du danger permanent, Rogers répond par la confiance aveugle, permettant ainsi au spectateur d’entrapercevoir enfin un (re)père. Car c’est bien l’image finale qu’on aura de ce CIVIL WAR, celle d’un adulte qui tente de montrer l’exemple à une bande d’ados perturbés.

Plutôt que de proposer aux spectateurs la figure d’un héros qui s’émancipe des institutions du passé, CIVIL WAR offre donc le réconfort d’un mentor prêt à pardonner les erreurs de ses jeunes disciples. Certes le spectateur a éprouvé le cycle initiatique par fragments, mais par un jeu de permutation habile, le dernier film de Marvel multiplie la figure du héros archétypale pour mieux la déposséder de sa fonction première. En en diffractant l’image, CIVIL WAR réussit le tour de force de séparer le héros (tous les personnages sauf Rogers) du message du film (incarné par Rogers). CIVIL WAR n’est donc pas un film avec Captain America comme héros, mais l’ensemble du récit n’a comme unique objectif que de célébrer l’idée que représente Captain America.

Ce que je trouve vraiment fascinant, c’est qu’il y a un public énorme pour recevoir avec autant d’enthousiasme un tel bouleversement. Si l’on revient à l’idée d’une affinité profonde entre un film de super-héros et son public (dont le cœur de cible était jusqu’à présent une génération d’adolescents en particulier), il y a un changement de taille dans la relation qu’ils entretiennent l’un envers l’autre. Autrefois nous étions unis dans notre identification collective à un héros unique, désormais nous spectateurs, ne savons plus à quel personnage se vouer, si ce n’est à celui qui représente la nostalgie d’un monde éteint. Comme si dans une époque marquée par la crise permanente, nous avions peur que le cycle initiatique ne se termine, comme si notre inconscient collectif refusait d’accéder à l’âge adulte, pour au contraire rejouer sans cesse cette crise d’identification à un modèle défaillant. Les supers-héros sont partout, mais il est de plus en plus difficile de croire en leurs pouvoirs.

Thomas Coispel
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