Connu pour des films chocs (choquants ?), le réalisateur français propose toujours des sujets forts et dérangeants. Mais là où il intéresse le plus c’est dans ses choix et ses propositions de réalisation, toujours innovatrices, culottées et fascinantes. Réalisant Enter the Void (2009) entièrement en vue subjective, ou en montant les scènes d’Irréversible (2002) dans un ordre antéchronologique – avant lui Quentin Tarantino avec Pulp Fiction en 1994 ou Christopher Nolan avec Memento en 2000 faisaient de même, mais Noé compose ici son film de longues scènes en plan-séquences. A la violence réaliste et explicite qui accompagne ses films, Noé montre également souvent un goût prononcé pour les néons et une image pulp, sale et colorée, créant toujours une ambiance onirique captivante. Avec LOVE, le choc venait déjà du postulat de départ : raconter une histoire d’amour avec des séquences de sexe non simulées ! Pourquoi pas. Encore faut-il que ces scènes soient justifiées dans le film et ne se transforment pas en simple outil de promotion. Lors de sa présentation en séance de minuit au Festival de Cannes 2015, LOVE avait fait fureur. Adulé par beaucoup (mais pas tous) et présenté comme un film fort, puissant. On entendait alors une phrase étrange pour défende l’œuvre de Noé, lâchée par une spectatrice à la sortie de la salle : « Ce n’est pas du porno, c’est beau ! ».

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Que veut dire cette phrase « ce n’est pas du porno, c’est beau ! » ? Au-delà du critère de beauté qui reste relatif à chacun, cette phrase se révèle assez stupide tant le porno ne se réduit plus à des films où un plombier moustachu vient réparer la machine à laver de madame. L’envie est donc trop belle de se pencher sur l’univers pornographique actuel en guise de comparaison avec LOVE. Le fameux trash que l’on utilise régulièrement pour caractériser le porno n’est plus l’unique proposition de cette industrie. Une industrie qui, étant au plus mal financièrement (plombée par les sites de streaming, ventes de DVD en berne), cherche à se renouveler, à varier les propositions pour attirer les consommateurs à payer. Si la 3D a été un véritable échec, l’arrivée de la réalité virtuelle (à l’aide du masque Oculus Rift) pourrait peut-être relancer tout cela. Autre tentative, varier les types de consommateurs. Aujourd’hui, le porno ne vise pas QUE le public masculin (bien qu’en majorité). Depuis plusieurs années un marché féminin se développe. Car des sondages révèles qu’une femme sur cinq regarde du porno, mais n’est pas encore satisfaite de l’image encore trop misogyne de la majorité des productions. Pour attirer ce nouveau public, des films plus « soft » se développent, avec une esthétique mieux travaillée, en HD, avec davantage de douceur et des scénario, certes simplistes, mais plus réalistes. Bref, un porno plus « beau », mais encore rongé par de nombreux clichés comme le révélait L’Express.

« Qu’est-ce qui différencie ce LOVE, qui avouons-le, n’a intrigué que par ses scènes non simulées, d’un porno ?”

Mais dans le fond, le porno étant désormais si varié et riche, qu’est-ce qui différencie ce LOVE – qui avouons le n’a intrigué que par ses scènes non simulées – d’un porno ? Le jeu des acteurs qui fait si souvent défauts et amuse dans le porno ? Avec LOVE on ne peut pas dire que l’on touche à la perfection devant les prestations de Karl Glusman (Murphy) et Aomi Muyock (Electra) qui incarnent le couple au centre du film. Le scénario ? Il se résume à peu de chose : suivre le quotidien d’un couple, de sa séparation à sa rencontre (le film étant à nouveau monté à l’envers) et montrer leur passion. Gaspar Noé voulait montrer une histoire d’amour vraie et déchirante, elle ne parvient finalement pas à passionner, pas aidée par des dialogues plus superficiels qu’autre chose. Au programme: couple amoureux que rien ne séparera, tromperies conjointes et violentes séparations. Rien de très original et on a vite fait de se lasser. Les séquences de sexes – qui, si elles n’avaient pas été non simulées, auraient révélé un peu plus les limites du film, en atteste la campagne promotionnelle (teaser et affiches) focalisé sur cette partie – se succèdent pour donner un semblant de rythme et éventuellement nous faire réagir. Elles se révèlent assez redondantes. A ce jeu là le film de Jean-Marc Barr Chroniques sexuelles d’une famille d’aujourd’hui (2011), sans être très intéressant, montrait au moins de vraies variations de la sexualité. De son côté, Patrice Chéreau avec Intimité (2001) avait su donner un vrai sens à ses scènes de sexe. Ces dernières trouvaient une justification dans une ambiance et une histoire intéressante, chose qui fait défaut à LOVE.

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Bien sûr, on trouve dans LOVE un vrai travail de mise en scène et une image – accompagné par une bande originale excellente et enivrante – toujours aussi fascinants chez Gaspar Noé, points forts du film. Cependant, s’il se montre habile dans ses choix de cadre, d’angles de caméra et de mouvements, ses propositions pourtant pertinentes perdent de leur sublime sur la longueur. Là encore, cet unique argument ne permet pas une vraie dissociation des films pour adultes – certains ayant su faire de vraies propositions de mise en scène. C’est le cas par exemple avec Le Baiser, dernier film de la réalisatrice (ancienne actrice) Ovidie, diffusé en mai dernier sur .
Un film assumé pornographique, débutant par une scène d’un couple en plein ébat, dans la pénombre aux allures de 9 semaines ½ (1986), dévoilant assez peu de choses. L’histoire d’une jeune fille qui, après qu’une belle américaine l’a embrassé, remet en question sa vie, son couple (avec un homme), et sa sexualité. On retrouve la question du triangle amoureux, présente aussi dans LOVE mais ici permettant d’aborder la bisexualité féminine de manière « moins caricaturale qu’à l’habitude », comme l’expliquait la réalisatrice dans une interview publié le 28 avril 2015 sur le site des Inrocks. Elle, qui milite depuis des années pour un porno féministe différent donne un véritable sens à une séquence à quatre dans une piscine qui bénéficie d’un éclairage bleuté élégant, rappelant Spring Breakers (séquence à trois dans une piscine) d’Harmony Korine. Ovidie fait preuve d’audace, regroupant deux hommes et deux femmes et où se mélangent ainsi les sexualités : homosexualité, hétérosexualité, bisexualité.

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A gauche, Le Baiser, film X d’Ovidie / A droite, de Gaspar Noé

Evidemment Ovidie, elle comme bien d’autres, a conscience de la séparation entre son milieu, le porno, et le cinéma dit traditionnel. Il ne s’agit pas de considérer le porno comme autre chose que ce qu’il est, la question n’est pas là. Le porno n’est pas un art, c’est une industrie qui exploite le corps humain et l’acte sexuel pour gagner de l’argent. « Un objet de divertissement qui a pour finalité la masturbation » comme le définit si bien l’actrice X Tiffany Hopkins. Ce qui n’empêche pas d’y amener de la nouveauté, de ne pas se cantonner au gonzo (forme de pornographie brute non-fictionnelle) et d’y trouver pour certains de la « beauté ». C’est donc bien du côté du cinéma que la question peut se poser. Avec LOVE, qui déçoit en tournant en rond et en se montrant trop bavard, Gaspar Noé fait du cinéma classique qui frôle le cinéma pour adulte, de part ses nombreuses scènes de sexe non simulées (même pas choquantes). Celles-ci n’ont pas, dans l’idée, pour visée d’exciter le spectateur. On reste plus septique dans la finalité, de part leur nombre important et leur intérêt limité. Mais certes, la ligne n’est pas franchie. On ne sait pas vraiment en quoi, mais on ne peut le définir comme un porno. Simplement à force de s’y frotter, le cinéma risque de se (nous) perdre. Et le seul argument dissociant un film classique d’un film classé X pourrait, à la longue, être un simple nom. Car évidemment, si on s’appelle Gaspar Noé ou Lars Von Trier (controversé Nymphomaniac), c’est le Septième Art.

@PSiclier

Les autres sorties du 15 juillet 2015

INFORMATIONS

15 juillet 2015 - Love

la critique de MAXIME
la critique d’ADELE
la contre-critique de Pierre
CANNES 2015 : les autres films de la sélection officielle
Affiches explicites de LOVE

Titre original : Love
Réalisation : Gaspar Noé
Scénario : Gaspar Noé
Acteurs principaux : Karl Glusman, Aomi Muyock, Klara Kristin
Pays d’origine : France
Sortie : 15 juillet 2015
Durée : 2h14min
Distributeur : Wild Bunch Distribution
Synopsis : Au cours d’une longue journée pluvieuse, Murphy va se retrouver seul dans son appartement à se remémorer sa plus grande histoire d’amour, deux ans avec Electra. Une passion contenant toutes sortes de promesses, de jeux, d’excès et d’erreurs…

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