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MIA MADRE est présenté à Cannes en 2015. C’est le 16e long métrage de Nanni Moretti. Le réalisateur y aborde de nouveau ses thème de prédilection : le deuil, la perte d’un être cher et la résilience nécessaire et difficile. Nanni Moretti réitère dans MIA MADRE un cinéma de l’intime où se mêle introspection, mélancolie et complexité des sentiments. Le film est orné d’une résonance particulière puisque son projet est né suite au décès de sa mère pendant le tournage d’ Habemus Papam. Mia Madre s’ajoute donc de façon immuable dans la lignée de ses films précédents à haute dimension autobiographique.

Si MIA MADRE se fait la chronique de la douleur silencieuse et exige d’être réalisé avec pudeur, le film soulève tout de même la question de la juste distance au cinéma et de sa possibilité d’embrasser le spectateur.

Un cinéma de l’invisible et de l’indicible

Certaines scènes de MIA MADRE nous en disent long sur le travail de Nanni Moretti et sa théorie sur le cinéma. Dès la séquence d’ouverture, il nous indique les prérogatives de son approche formelle des personnages. Alors que le personnage de Margherita, une cinéaste renommée, réalise un film sur le conflit social, elle demande à son cadreur de ne pas filmer une scène en gros plan. Elle lui assène de ne pas être « dans » la foule , de rester « à côté » et de ne pas chercher le « sensationnel ». Plus tard, elle réitère et réclame à son comédien livrant son dialogue de rester « à coté du personnage » , de l’interpréter sans l’incarner. C’est bien cette notion de rester en dehors de l’incarnation qui est la clef de MIA MADRE et de l’œuvre globale de Nanni Moretti. Le cinéaste n’est pas adepte du pathos et de l’identification par les sens. Il se place en observateur objectif, discret et pudique jusqu’à l’immatérialité de son sujet et de ses personnages. Il choisit de poser sa caméra et de filmer tout ce qui n’a pas trait à la sphère émotionnelle intime. Il suggère l’émotion intérieure, non pas dans la chair de ses protagonistes, mais dans leurs esprits, en ne l’exposant pas. Il en filme simplement les conséquences visibles dans les actes quotidiens.

Ainsi Margherita qui doit vivre la perte de sa mère jour après jour, assumer le tournage de son film, l’éducation de sa fille et ses relations interpersonnelles chaotiques (elle se sépare de son compagnon au début du film, son frère qui sombre et son comédien qu’elle ne parvient pas à diriger), n’exprime pas son émoi à travers des confessions hystériques, des complaintes incessantes ou un corps douloureux. Elle est plutôt sujette aux cauchemars, s’enfonce dans le marasme organisationnel et se pose des questions courantes : « Mais que vais-je faire de tous les livres de ma mère ?« . Le drame est vécu de l’intérieur mais si pourtant des crises de nerfs explosent, c’est toujours pour un motif ordinaire : une scène qui ne parvient pas à être bouclée, son acteur qui ne sait jamais son texte, son incapacité à expliquer le latin à sa fille ou encore le pas que sa mère ne parvient plus à faire…
MIA MADRE est pudeur, suggestion, mais va encore plus loin que cela, il est l’idée de la douleur. Il n’en resitue que le spectre mais jamais ne l’affronte à bras le corps. Nous ne verrons jamais Margherita « dire » sa douleur de laisser partir sa mère, mais Nanni Moretti nous démontrera à quel point son sentiment lui complique l’existence, seul moyen pour lui de le donner à voir.

De l’héritage à ceux qui restent

MIA MADRE invoque bien évidement la transmission, ce qu’on laisse derrière soit. Il s’agit du legs de la vie au sens général mais le thème s’étend plus largement et engage aussi la création artistique. Nanni Moretti traite donc la question de l’héritage par un double prisme. Ainsi Ada, la mère de Margherita, la laisse orpheline, elle abandonne sa petite fille à qui elle donnait des cours de soutien scolaire, elle laisse un appartement à vider, des souvenirs à trier, un deuil lourd à supporter… Et dans le même temps on se demande ce qu’il adviendra du film de Margherita dont le tournage vire au cauchemar. Margherita est plus que jamais la voix de Nanni Moretti, lors d’une séquence de conférence de presse elle évoque sa volonté de cinéaste de vouloir toujours dire la même chose dans chacun de ses films. Le lien semble clair. Nanni Moretti invoque son propre travail et interroge l’immuabilité de l’art et celle de l’artiste. Dans Mia Madre, le réalisateur pose les questions inhérentes à sa condition de théoricien du cinéma. Réussit-on véritablement à dire, à signifier, par le biais de la création ? Ne passons-nous pas notre vie à vouloir délivrer un seul et unique message ? Et lorsque nous partons, avons-nous réussi ? Nanni Moretti aura-t-il réussit?

« On regarde l’exercice de cinéma de filmer le rien qui voudrait dire le tout, mais c’est bien le rien qui est à l’écran ! »

Le film soulève également la problématique de l’épreuve de la mort pour les vivants. Alors que Margherita est une figure du contrôle sur soi et de la détermination, elle avance, se bat même si elle s’embourbe, et rien ne l’éloigne de ses objectifs. Son frère (joué par Nanni Moretti lui-même) perd pied et porte le symbole de ce que le deuil a de pire : la tristesse et l’abattement des vivants. Face à sa sœur combative, il laisse son travail, s’isole, se meurt. Le réalisateur intègre dans cette démonstration des diverses réactions possibles un troisième visage, celui de Barry, le comédien du film de Margherita. Il apparaît dans un premier temps comme un homme fantasque et exubérant incarnant une sorte de catharsis qui maintient Margherita en vie et la pousse dans ses retranchement en la ramenant dans la réalité tangible de son tournage. Mais il se révélera finalement lui aussi en proie à une souffrance intime secrète. MIA MADRE nous montre trois personnages dans une posture similaire, menant une bataille contre la douleur, avec chacun leur manière de lutter. Trois façons de vivre la mort et de continuer son existence : la force, le renoncement ou le déni. En incarnant lui-même un personnage du récit, Nanni Moretti semble faire de son film une œuvre thérapeutique.

Photo du film MIA MADRE

© Le Pacte

Une mise en scène qui pose question

Il est incontestable que MIA MADRE soit une réussite cinématographique. Pour autant, le film divise. Si certains lui attribuent une grande sensibilité, d’autre s’interrogent. Comment se positionner dans une lecture si distanciée d’un film qui s’attaque aux ressentis ? MIA MADRE ne montre pas l’objet de son étude mais ses conséquences. Et si un tel choix de mise en scène est éminemment théorisé et talentueux, il faut avouer qu’il est une barrière infranchissable à toute possibilité de projection et identification. On regarde ce quotidien où ce qui nous est proposé n’est tout de même qu’une série de séquences interminables et purement descriptives entre plateaux de tournage, hôpital, rêveries et hésitations de Margherita.
Un cinéma de la pudeur, oui. De la distance, oui. De l’intime, oui ! Mais la maestria incontestable avec laquelle Nanni Moretti construit son film se désagrège au visionnage. L’excès de pudeur laisse un vide rythmique et scénaristique assez handicapant. Comme le cinéaste nous l’a annoncé, on ne sera jamais directement « dans » le sujet. Nous resterons « à côté » , lointains et désintéressés. Il en ira de même pour les dialogues et la volonté de parler du reste, que de l’essentiel… Nous sommes définitivement trop loin !

MIA MADRE mérite certainement son succès critique car il répond brillamment à un savoir faire cinématographique. Le film est pensé, maîtrisé, et le réalisateur Nanni Moretti confirme sa place parmi les grands théoriciens du cinéma contemporain. Pour autant, il paraît difficile de s’abandonner au film, qui s’il n’est pas outrageusement exigeant, se coupe d’un premier niveau d’appréhension émotionnelle. Faut-il être érudit et adepte des ambitions de Moretti pour en percevoir le talent ? Pouvons-nous aborder MIA MADRE en spectateurs novice ? La réponse ne va pas de soi. Alors on regarde l’exercice de cinéma filmer le rien qui voudrait dire le tout, mais c’est bien le rien qui est l’écran. MIA MADRE est un film à l’excès de naturalisme où la simplicité et l’authenticité sensible tant recherchées par le réalisateur que cela dessert son film en l’évidant de toute matière.

Sarah Benzazon

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INFORMATIONS

Affiche du film MIA MADRE

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+ Cannes 2015 : la sélection officielle

• Titre original : Mia Madre
• Réalisation : Nanni Moretti
• Scénario : Nanni Moretti
• Acteurs principaux : Margherita Buy , John Turturro , Giullia Lazzarini,
• Pays d’origine : Italie , France
• Sortie : 2 décembre 2015
• Durée : 1h47
• Distributeur : Le Pacte
• Synopsis : Margherita est une réalisatrice en plein tournage d’un film dont le rôle principal est tenu par un célèbre acteur américain. À ses questionnements d’artiste engagée, se mêlent des angoisses d’ordre privé : sa mère est à l’hôpital, sa fille en pleine crise d’adolescence. Et son frère, quant à lui, se montre comme toujours irréprochable… Margherita parviendra-t-elle à se sentir à la hauteur, dans son travail comme dans sa famille ?

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