P our atteindre son rêve, celui de devenir un rappeur connu et reconnu, un jeune homme doit faire face à sa timidité, aux foules en délire dans les sous-sols de l’Enfer de la ville de Détroit et imposer sa différence : être blanc dans un univers de noirs.

8 MILE c’est d’abord sa musique. Sauvage, poétique, agressive et envoutante, elle parcourt le film, ses décors et s’immisce dans la tête des personnages qui ne savent pas (qui ne veulent plus ?) vivre sans elle. Femmes, hommes, jeunes, caïds tous se laissent prendre par la force des rythmes, des mots, des mélodies qui s’imposent à eux dans les clubs la nuit, sur les parkings, à la pause déjeuner. Tous sont poussés à s’exprimer en musique et pourtant tous ont un mouvement de recul lorsqu’un homme blanc ose prendre la parole. Une musique qui exclut mais aussi une musique qui accepte lorsqu’on a le courage de se tenir face à une foule en délire. L’auditoire « sanguinaire » oblige les « poètes » à prendre des micros en guise de gants de boxe pour se livrer un duel sans merci. Véritables combats sans règle, les scènes de clashs sont filmées telles les plus grandes batailles de gladiateurs. Chaque geste est étudié. Chaque pas est calculé. Chaque mot est pesé avec précaution et avec talent par les auteurs de chansons improvisées. L’attaque est primordiale. Les mots se transforment en armes plus mortelles qu’un pistolet par l’humiliation qu’ils engendrent. À travers ces battles acharnées et par ces protagonistes opportunistes, tyranniques ou orgueilleux, le réalisateur brosse un portrait sans concession de l’univers du rap, de ses codes, de ses valeurs et de ses normes. Dans ce monde d’une hiérarchie capricieuse, les puissants manipulent les mots pour assoir leur pouvoir.

p8.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

8 MILE c’est aussi Détroit… ou plutôt une image de Détroit post apocalyptique. Rues désertées le jour. Clubs situés dans des sous-sols infâmes et étouffants. Maisons en ruine. Entre le feu et les ténèbres, l’Enfer a trouvé son incarnation terrestre. La nuit, quelques ombres y errent sans but et sans volonté. Seuls ilots dans ce paysage hanté : un mobil home et une voiture. Bâties à des fins provisoires, ces habitations solides et pourtant éphémères abritent les familles les plus démunies, les plus « dysfonctionnelles » à l’image de celle du héros. Le véhicule, mourant et agonisant, est dans ce cas le dernier refuge de cohésion, d’harmonie et d’acceptation dans ce monde chaotique. Noirs et blancs, tous pauvres, forment un foyer dans ce Détroit hors du temps et de l’espace.

8 MILE c’est encore ses personnages. Fragiles, impitoyables, blessés et résistants à toutes les épreuves, ils déambulent dans une ville qui n’a plus rien à leur offrir mais dont ils vont extraire la moelle. Prêts à tout pour réussir, hommes et femmes n’hésitent pas à se prostituer. Tiraillé entre la timidité, l’agressivité, la peur et la fierté Jimmy Smith Jr trouve un interprète taillé pour lui : Eminem. Roi de la provocation dans la vraie vie, l’artiste controversé du rap disparaît complètement sous la carapace du jeune homme cassé, ambitieux mais surtout bourré de talent, écrasé par le poids du doute et des incertitudes. Incarnant la mère irresponsable et instable, Kim Basinger livre une performance étonnante en étant à la fois tout amour et toute haine, adolescente aux ardeurs incontrôlables (ou incontrôlées) et mère pseudo autoritaire. À noter, le passage éclair (un peu trop) du comédien Michael Shannon (Take Shelter, Boardwalk Empire) encore inconnu à l’époque qui n’hésite pas à s’humilier en poussant la chansonnette.

“La désolation et l’enfer de Détroit dévoilés par le réalisateur Curtis Hanson donnent des ailes à son héros : Eminem.”

Autant dire que 8 MILE est une surprise qui fascine et qui étonne. Plus qu’un film « musical », plus qu’un film de « combat », 8 MILE repousse les frontières pour devenir une pépite rare sur un monde sombre et éblouissant. Le talent, le courage, l’honneur sont mis au premier plan à travers un protagoniste principal ordinaire qui devient atypique dans l’environnement qui l’entoure. Singulier et unique, ce drame est à voir, à revoir et plus encore.

@Marie

8 MILE a été chroniqué dans le cadre d’une thématique consacrée à la ville de Detroit par le Champs Élysées Film Festival
INFORMATIONS

affiche.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

– CEFF 2015 : IMAGINAIRES AMÉRICAINS: DÉSERT
– CEFF 2015 : ATMOSPHÈRES URBAINES : DETROIT
CEFF 2015 : RÉTROSPECTIVE WILLIAM FRIEDKIN
CEFF 2015 : SÉLECTION ÉMILIE DEQUENNE
CEFF 2015 : SÉLECTION JEREMY IRONS
– CEFF 2015 : la programmation

• Titre original : 8 Mile
• Réalisation : Curtis Hanson
• Scénario : Scott Silver et Jesse Wigutow
• Acteurs principaux : Eminem, Kim Basinger, Mekhi Phifer, Brittany Murphy, Eugene Byrd, Omar Benson Miller, Taryn Manning
• Pays d’origine : États-Unis
• Sortie : 26 février 2003
• Durée : 1h51min
• Distributeur : United International Pictures
• Synopsis : A Detroit, en 1995, Jimmy Smith Jr. a des rêves plein la tête, mais il lui manque encore les mots pour les exprimer. Sa vie d’adolescent se déroule entre banlieue blanche et quartiers noirs, le long de cette ligne de démarcation que l’on nomme 8 Mile Road. En dépit de tous ses efforts, Jimmy n’a jamais franchi cette barrière symbolique et continue d’accumuler les déboires familiaux, professionnels et sentimentaux.
Un jour, il participe à un clash – une joute oratoire de rappeurs – où il doit faire face à Papa Doc, le chef de la bande des ” Leaders du Monde Libre “. Paralysé par le trac, il reste muet et doit quitter la scène sous les huées de la foule. Cette nouvelle humiliation l’oblige à un salutaire examen de conscience. Quelques jours plus tard, Jimmy se retrouve forcé de tenter un come-back

BANDE-ANNONCE

Laisser un commentaire

Please Login to comment
avatar
  S'abonner  
Notifications :

[critique] 8 MILE

0