À l’occasion de la sortie prochaine d’ÉTERNITÉ (voir la prometteuse bande-annonce), on avait envie de revenir sur la filmographie du réalisateur franco-vietnamien .

C’est donc ainsi que nous chroniquons son troisième film À LA VERTICALE DE L’ÉTÉ, un retour à l’hypnotique charme du non-événement que nous avions tant apprécié dans L’odeur de la papaye verte. Une nouvelle « histoire de bonnes femmes » (à l’inverse de l’ « histoire de bonhommes » qu’était Cyclo), toujours racontée par le prisme de la sensibilité et de la délicatesse de l’auteur.

Enfin, « histoire de bonnes femmes »… Ce n’est pas tout à fait vrai. C’est plutôt que Tran Anh Hung semble fasciné par cette versatilité qui, dans son cinéma, fait toute la beauté des femmes. Car en termes d’écritures de personnages, il y a un équilibre : les hommes sont tout aussi présents et amoureux que les femmes, mais simplement moins expansifs, plus secrets, ce qui rend les rares démonstrations de leurs sentiments d’autant plus troublantes. Ainsi, à travers trois histoires de couples ou chacun possède des intentions très distinctes, Tran Anh Hung constitue une sorte de cartographie du sentiment amoureux chez la femme et l’homme vietnamiens. Inceste, adultère et avortement se confrontent sans tabous ni gène, aux réalités de la routine et du quotidien, de l’amour qui s’essouffle, ou d’une condition sociale inappropriée. Trois femmes, trois hommes, mais un seul point commun : les compromissions et les désirs impossibles à refouler.

Ce n’est donc jamais une question de scénario (inexistant), mais bel et bien une attention de l’auteur à traduire à l’image, l’intime et le refoulé, les facettes de l’amour, et le poids du passé sur le présent et l’avenir. Une intention de cinéma passionnante qui rejoint celle d’Alice Ferney dans son livre L’élégance des veuves (voir notre chronique), que l’on se réjouit de voir adapté au cinéma par Tran Anh Hung avec ÉTERNITÉ.

Tout cela est accompagné par la mise en scène de Tran Anh Hung, qui comme nous l’avons observé dans L’odeur de la papaye verte et Cyclo, est un élément très important servant à mettre en perspective et à accompagner les personnages et leurs émotions.

Si la sensorialité passant par le son, la musique intradiégétique*, ainsi qu’un certain rapport à la nature et aux éléments (vent, pluie, mer, animaux, plantes) est toujours aussi présent et traduit émotions et sentiments, la mise en scène des personnages est par ailleurs différente; il ne s’agit plus d’une démonstration de maîtrise de mouvements d’appareils et de cadrages comme dans L’odeur de la papaye verte, celle qui faisait du spectateur un voyeur omniscient des femmes (et enfants) évoluant dans cette immense maison pavillonaire vietnamienne; exit également, la caméra-réalité d’une liberté folle et les plans séquences captant l’immensité d’Ho Chi Minh Ville et en faisant le lieu de perditions d’âmes trop passionnelles – dans CycloÀ LA VERTICALE DE L’ÉTÉ troque ces jeux de caméras pour des captations calmes de chorégraphies des corps, une sensibilité à la gestuelle, et une attention aux dialogues – dialogues relativement absents du cinéma de Tran Anh Hung jusque là.

« À la Verticale de l’Été est une belle histoire de femmes (et d’hommes !) racontée par le prisme de la sensibilité et de la délicatesse de Tran Anh Hung. »

Ici, la solaire  effectue son yoga matinal comme une danse de séduction destinée à son « frère », là, un regard langoureux se voit camouflé par la fumée d’une cigarette… Ici, on est rendus témoins d’un dialogue salace chuchoté entre trois femmes cuisinant en cercle… Là deux bros se font une retraite introspective ensemble, passant par une fantastique absence de dialogue ainsi qu’une communion avec la nature par leurs arts respectifs (photographie de paysages et natures mortes)… La mélancolie de tous ces personnages se cache dans ces plans fixes, ces lents mouvements de caméra ascendants et descendants, ces gros plans, ces fantastiques et inopinés contrechamps. Comme toujours chez Tran Anh Hung, la mise en scène est donc un niveau de lecture supplémentaire donnant un autre regard sur des personnages ne parlant autrement, jamais d’eux mêmes.

Photo du film À LA VERTICALE DE L'ÉTÉ (2000)

Puis, contrairement à La papaye., cet intime n’est pas filmé en studio. Si À LA VERTICALE DE L’ÉTÉ perd en maîtrise technique et en cohérence fond / forme, il gagne en ouverture et en fulgurances, en troquant régulièrement l’intérieur étriqué des domiciles des héroïnes pour d’autres lieux plus ouverts, et parfois même des paysages dantesques et magnifiques comme reflets d’un fantasme impossible à contrôler.

Bien qu’il y ait une certaine déception dans l’ensemble, par ce retour à une atmosphère que l’on connaît déjà chez Tran Anh Hung (le rythme d’une vie de quartier), ainsi qu’un ton cinématographique peut être plus classique… La délicatesse du traitement et de la captation, les personnages, leur richesse et leurs interprétations, les dialogues et surtout absences de dialogues, tout cela crée une poésie absolument unique n’appartenant qu’à Tran Anh Hung. Toujours un plaisir et une expérience envoûtante.

Georgeslechameau

*diégétique = récit; intradiégétique = à l’intérieur du récit;
la musique intradiégétique est également entendue et vécue par les personnages dans le film, à l’inverse d’une musique extradiégétique destinée uniquement au spectateur.

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EXTRAIT

TRAN 

ANH 

HUNG

RÉTROSPECTIVE

tran anh Ung

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L'odeur de la papaye verte

L’odeur de la papaye verte (★★★★★)
« Un cinéma de la stimulation par la sensibilité, comme on les aime ! »

Cyclo

Cyclo (★★★★☆)
« Un cinéma social et ultra-immersif, un film plus masculin mais toujours sensible »
À la verticale de l'été
À la verticale de l’été (★★★★☆)
« Une cartographie du sentiment amoureux via les histoires, sensibles et délicates de trois couples »

I Come with the rain

I come with the rain (★★★☆☆)
« Un polar malade et fascinant, sublimé autant que ravagé par son attrait pour la mélancolie, la violence et la religion »

La ballade de l'impossible

La Balade de l’impossible (★★★☆☆)
« une adaptation très éloignée de son matériau original, où Tran Anh Hung poursuit sa démarche d’auteur cherchant la fulgurance et l’onirisme à partir d’un récit pourtant très concret – quitte à perdre le spectateur (ou lecteur) non averti « 

éternité (2)

Éternité (★★★★☆)
Une fantastique adaptation du livre original qui se situe pile-poil dans la continuité du travail précédent de Tran Anh Hung… Génial mais, en somme, presque inaccessible

l'élégance des veuves (2)

L’élégance des veuves (★★★★☆)
« Tran Anh Hung et Alice Ferney partagent cet amour du portrait de femme, et cette aptitude à donner corps aux aspirations féminines »