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n s’inspirant du chanbara japonais, les wu xia pian mandarins ont importé puis modelé une forme cinématographique à l’image de l’histoire ancestrale chinoise. Un peu comme la société Show Brothers, King Hu est encore aujourd’hui l’un des noms qui nous vient le premier en tête lorsque l’on évoque le genre. Auteur entre autres de L’HIRONDELLE D’OR et de DRAGON GATE INN, son œuvre dont l’évolution est à mettre en parallèle avec celle du film de sabre aura une influence gigantesque dont l’écho se ressent encore aujourd’hui, comme le démontre la ressortie en copie restaurée de A TOUCH OF ZEN, parfois connu sous son titre francisé LES HÉROÏQUES, probablement son long-métrage le plus célèbre.
Ce qui a toujours été admirable avec King Hu, c’est que malgré qu’il fasse partie des pionniers du wu xia pian, il n’a jamais été prisonnier de ses influences nippones. A TOUCH OF ZEN ce n’est pas du Kurosawa, ce n’est pas du Gosha, mais c’est bel et bien du pur Hu. La folle inventivité, pour l’époque, de la mise en scène, de la narration – d’une fluidité exemplaire – et des choix artistiques en fait une véritable leçon de cinéma. Tout est d’une clarté incroyable, car King Hu est un réalisateur qui sait conter. A TOUCH OF ZEN est une aventure épique de près de trois heures, aux frontières de la légende et du mythe, qui, en tant que référence, ne semble pas foncièrement original, mais dont la force réside dans son statut de film fondateur. Il y a absolument tout dans A TOUCH OF ZEN, qui dessine les contours d’un genre et d’une industrie, écrivant les codes d’un univers et d’un cadre qui serviront de véritable Bible pour ses successeurs, alors qu’il est pourtant l’antithèse artistique totale de certains essais du genre : les combats ne sont pas ici l’enjeu de King Hu, bien moins en tout cas que l’utilisation de sa qualité de peintre de la lumière et de la couleur pour façonner le style – reconnaissable entre mille – d’une œuvre riche et dense en terme d’expérimentations formelles.

© Carlotta Films

© Carlotta Films

Certains effets paraîtront forcément kitschs d’un point de vue moderne – l’utilisation de trampolines lors des scènes de courses-poursuites, celle de ralentis mal placés – mais l’ensemble construit le charme du film, dont la forte personnalité est l’une des raisons de sa réussite. Une personnalité certes visuelle – King Hu est un esthète hors normes – plus que scénaristique, avec ces tons de couleurs proches d’un Tsui Hark de la grande époque.
Ce rapport à la spiritualité, à la martialité autant qu’à la mythologie, c’est véritablement ce qui compose le fond de A TOUCH OF ZEN. Ce n’est pas une réflexion qui en ressort, mais bel et bien une sensation, une philosophie, une idée de la vitalité. L’ampleur romanesque du récit qui, alliant une lente exposition et une construction temporelle parfaitement composée, s’envole littéralement dans une dernière partie enivrante et trépidante, où poésie et action pure fusionnent finalement dans une explosion de sens.

« A Touch of Zen est la brillante démonstration que l’on peut passionner à l’aide juste d’une plume et d’une lame bien affûtées. »

A TOUCH OF ZEN est un modèle. Un modèle de mise en scène et d’écriture, et même si son originalité a beau s’être atténuée au fil de ses rejetons artistiques, le film de King Hu est encore aujourd’hui l’accomplissement d’un cinéaste hongkongais majeur. Passionnant divertissement dont la qualité esthétique et l’approche quasiment contemplative résonnent drôlement dans la conjoncture actuelle du cinéma grand public. A l’heure où l’on nous plonge directement dans l’action sans prendre le temps d’introduire quoi que ce soit, A TOUCH OF ZEN est la brillante démonstration que l’on peut passionner à l’aide juste d’une plume et d’une lame bien affûtées – c’est bien simple, la moitié du film ne fait que poser les bases. Mais quelles bases ! A un tel niveau de maîtrise, c’est un indispensable.

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INFORMATIONS

A TOUCH OF ZEN AFFICHE2

Titre original : 俠女 (Hsia nu)
Réalisation : King Hu
Scénario : King Hu, Sungling Pu
Acteurs principaux : Roy Chiao, Ying Pai, Ping-Yu Chang
Pays d’origine : Taïwan
Sortie : 1969; ressortie Cannes Classics, le 20 mai 2015; dans toute la France, le 15 juillet 2015
Durée : 2h45min
Distributeur : Carlotta Films
Synopsis : Chine, sous la dynastie Ming. Gu Shengzai, vieux garçon lettré exerçant la profession de peintre et d’écrivain public, mène une vie tranquille avec sa mère, laquelle cherche à tout prix à marier son fils. Lorsqu’une nouvelle voisine vient s’installer dans la maison d’à côté, l’occasion est inespérée. Mais cette jeune fille mystérieuse n’est autre que Yang Huizhen, dont le père a été assassiné par la police politique du grand eunuque Wei et qui est depuis recherchée pour trahison…

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