Le crâne rasé et l’avant bras recouvert d’un tatouage plus que douteux, Adam est accueilli dans la paroisse d’Ivan, un prêtre vivant dans un monde de totale charité chrétienne. Découvrant les autres pensionnaires, tous des ex-taulards, Adam devra mener à bien la tâche qui lui a été attribuée par Ivan : prendre soin du magnifique pommier et y recueillir les fruits nécessaires à la fabrication d’un gâteau aux pommes. Mais la foi et la bienveillance du prêtre seront mises à rude épreuve face à la malveillance de ce néo-nazi adepte d’ultra violence…

Note de l’Auteur

[rating:9/10]

Date de sortie : 12 juillet 2006
Réalisé par Anders Thomas Jensen
Film danois/allemand
Avec Mads Mikkelsen, Ulrich Thomsen, Paprika Steen, Nicolas Bro
Durée : 1h34min
Titre original : Adams æbler
Bande-Annonce :

Qu’est-ce que le mal ? De tous temps, le domaine de la théologie s’est approprié la question du mal, prêchant la doctrine d’un Dieu vertueux qui aurait créé un monde imparfait. Saint-Augustin distinguait deux formes de mal : le mal ‘moral’, commis par choix, et le mal ‘naturel’. L’homme qui regarde l’histoire telle qu’elle est est bien obligé de réaliser qu’il se trouve engoncé dans l’étau d’une existence où il ne récolte ni commisération ni souci de ses afflictions. La haine, la convoitise, l’intolérance, la mégalomanie, déshumanisent notre idéal sociétal échafaudé sur le partage des valeurs – Lecteur, un ingrédient se diluera sans cesse dans ce paysage fuligineux : l’espérance !

Après Flickering Lights en 2000, ensuite Les Bouchers Verts en 2003, ce ‘Pommes d’Adam’ clôt la trilogie consacrée aux ‘loufoques’ de la société danoise, triptyque scénarisé et réalisé par un même auteur : Anders Thomas Jensen. Ce dernier volet le sacre cinéaste au talent incontestable, adepte d’une création nimbée d’humour noir, voir apocalyptique, mais surtout détenteur d’une vision tout à fait personnelle de son art. Ivan (Mads Mikkelsen) et Adam (Ulrich Thomsen) nous charrient dans l’univers dichotomique et impitoyable du Bien et du Mal, l’incarnation du Bien au travers du personnage d’Ivan, ce prêtre résolument optimiste, l’incarnation du Mal au travers du personnage d’Adam, ce fasciste nihiliste en quête de ‘rédemption’ ?

La voie de la rédemption, véritable échine scénaristique du film, est largement inspirée du Livre de Job, que le réalisateur choisit de transposer au fil des saynètes par un savant mélange d’allégories bibliques et de paraboles qui fleurent le suave parfum des plus belles fables de La Fontaine. Les plans fixes d’une mise en scène implacable, dans un décor extérieur flamboyant de couleurs vives, rehaussent le ton du politiquement incorrect, lorsqu’une fois la caméra installée dans l’antre du lieu sacré qu’est l’Eglise, les échanges frénétiques et parfois violents acquièrent une dimension christique (nécessité absolue pour saisir toute la quintessence des dialogues, de la tonalité jusque l’émotion qui s’en dégagent : visionner la version originale).

La confrontation entre Ulrich Thomsen et Mads Mikkelsen ne constitue pas le seul intérêt du scénario, en plus de leur performance actoriale excellemment calibrée, le héros et l’antihéros dopent les acolytes de cette minuscule congrégation à se surpasser : Nicolas Bro, en ivrogne patenté souffrant de kleptomanie, Paprika Steen, face au cruel dilemme de l’avortement, Ali Kazim en immigrant qui a mal tourné, sans oublier le savoureux Ole Thestrup qui incarne un médecin dont le comportement flirte avec la limite de l’impudence envers ses patients. Au cœur de cette mosaïque humaine, Anders Thomas Jensen, tel un prédicateur (provocateur ?) anarchiste, aborde les thèmes de la foi, du racisme, de l’avortement, de la maladie sur le canevas de la comédie noire, sans pour autant tomber dans le piège de l’apologie ou de la morale, et évite soigneusement le happy end si précieux au genre. La provocation porte ses fruits (la métaphore de la pomme se suffit à elle-même !), le réalisateur veillant à ne pas franchir le Rubicon, cette délicate frontière entre la vulgarité et la bienséance.

Flottant sous la bannière de la satire des temps modernes, Adam’s Apples n’en demeure pas moins le portrait iconoclaste de personnages culturellement différents et socialement ancrés, d’où irradie cette forme de richesse intérieure et d’euphorie philanthropique. Ne nous y trompons pas, Anders Thomas Jensen brise les codes, à sa manière, inéluctablement, sans trop craindre de s’attirer les foudres divines, Jean Cocteau ne s’est-il d’ailleurs pas exprimé en ces termes : ‘Si l’homme est à l’image de Dieu, ce doit être une image d’Epinal, bien sommaire, bien naïve et de couleurs bien enfantines.’