Lorsque l’on demande à Madame Larousse de nous éclairer sur l’amnésie, la définition qu’elle nous donne est plutôt prosaïque et synthétique: diminution ou perte de mémoire. Fort bien, mais encore… N’y aurait-il pas de multiples formes à percevoir ? L’amnésie, qui frappe Martha () dans sa maison isolée d’, est-elle simplement un envol des souvenirs à mesure que le temps fait son ouvrage ? Peut-on la provoquer afin de s’en sortir ? Et qui le dit…

En 1990, la solitude de Martha s’évanouit en tout cas le jour de sa rencontre avec Jo (), aspirant disk-jockey, attiré par la réputation fêtarde portée par l’île de sérénité, cernée par la Méditerranée. Le défi pour Martha paraît alors être celui de résister à la gentillesse et à l’intelligence de ce jeune allemand, débarqué d’un pays réunifié depuis peu, avec la chute du Mur. Ce mur-là, avec un M capital. Pourquoi Martha refuse-t-elle de parler la langue de Goethe ou de monter à bord d’une Volkswagen ? Parce que les drames de son pays d’origine n’ont pas finis de torturer celle qui a opté pour l’exode, rageuse et effarée après les horreurs nazies. Son nouveau compagnon de route le suspecte, durant les courtes périodes de silence que lui offre sa bruyante vie nocturne dans les clubs, et qu’il met à profit en passant toujours plus de temps avec cette femme dont il sait peu.

AMNESIA met face à face ceux qui ne savent pas et ceux qui ne veulent plus savoir. La musique les rassemble, mais l’intrigue aurait pu (et peut-être dû) être celle d’une pièce de théâtre, puisque tout y est dans la parole, celle donnée et celle tenue secrète. Les plans sont simpl(ist)es, sans fioritures, légèrement ankylosés par leur platitude. Aucune recherche plastique, le cœur n’est pas à trouver dans les mouvements d’une caméra qui enregistre, de manière très documentaire, les déclarations des uns et des autres. De temps en temps une vue de mer, pour rompre les va-et-vient des deux protagonistes, s’invitant mutuellement pour papoter, ou aller à la pêche, ou déboucher une bouteille de vin en cueillant des herbes aromatiques. Rien d’exaltant, mais de la tendresse, beaucoup. Marthe Keller est rayonnante, toujours dans la mesure.

Ce qui n’est pas le cas du propos du film, tout à fait moralisateur et même prétentieux. Pour affronter le passé, nous donne SA méthode, qui finit d’ailleurs par faire l’unanimité auprès de tous les personnages. Comme s’il n’y en avait qu’une… Est-ce vraiment si utile de délier les langues ? A force de ressasser (joli palindrome !), ne finit-on pas par radoter ? Soixante-dix ans après l’armistice de 1945, un certain cinéma allemand semble encore coincé dans ses vêtements trop étriqués de victime éternelle. Le cinéma d’histoire évoquant cette ère sombre apparaît incapable d’évaluer le IIIe Reich sans tomber ou dans l’étalage de violences par centaines, ou dans la larmoyante fable du peuple allemand maudit pour les siècles à venir par sa propre faute. Martha ira jusqu’à tirer au grand-père de Jo (un fatigué), ancien officier SS malgré lui, les moindres détails d’une histoire sordide qu’il avait dissimulé à sa famille, l’obligeant à exorciser ses terreurs en public. Doit-on en arriver à cela ? Oui, dit Schroeder, qui étale sa solution avec l’air surpris de celui qui voit que personne n’y avait pensé avant en dépit de l’évidence.

« Un film tout à fait moralisateur et même prétentieux. »

Tout n’est pas si simple. Transmettre la mémoire est primordial. Mais tout transmettre n’est pas essentiel. Les héritiers sont bien assez perspicaces pour se douter du genre d’événements qu’une guerre produit, surtout une guerre d’extermination. Pas besoin de se détruire en voulant s’expurger. La mère de Jo (), une enfant de 1939, marque un point en disant qu’il est souhaitable, parfois, de pratiquer sur soi-même une amnésie volontaire, pour avancer, car il le faut. Elle a choisi la médecine et le dévouement à son pays quand Martha a choisi le départ. Personne ne peut les blâmer, aucune des deux. Cependant Barbet Schroeder soutient son héroïne à son bout. C’est mieux qu’il parle, que l’on sache tout. Jo s’en porte mieux après, de toute façon. Il reste même à Ibiza et y trouve l’amour. Si ça n’est pas beau.

Amnesia

Pourtant, les hypermnésiques, eux, vivent l’enfer. Tous les spécialistes de cette affection du cerveau le disent. On veut bien les croire. L’hypermnésie, le syndrôme de la mémoire totale, est l’exact contraire de l’amnésie, et les individus qui en sont atteints se souviennent précisément de trop de choses, trop de détails. Tout est trop vif dans leur esprit, comme si l’accident d’il y a trois ans était arrivé la veille. A se rappeler trop fort, les hypermnésiques en sont souvent handicapés. Ils revoient chaque méchanceté, chaque horreur et la plus infime des injures. Une chose très banale leur est alors impossible: pardonner. L’émotion est trop intense pour cela. Ils passent et repassent leur passé dans leur tête, souffrent de ne pouvoir le laisser en paix. Excès dans un sens, excès à l’opposé. L’amnésie partielle et volontaire a également sa part de bénéfice. Eduquer donc, mais ne pas emprisonner. Car c’est souvent le fait d’oublier, ne serait-ce qu’un se forçant, qui permet d’alléger son fardeau et de vivre enfin. D’être libre.

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INFORMATIONS

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Titre original :
Réalisation : Barbet Schroeder
Scénario : , , et Barbet Schroeder
Acteurs principaux : Marthe Keller, Max Riemelt, Bruno Ganz, Corinna Kirchhoff
Pays d’origine : France, Suisse
Sortie : 19 août 2015
Durée : 1h36
Distributeur : Les Films du Losange
Synopsis : Vivant seule à Ibiza depuis une quarantaine d’années, Martha fait la connaissance de son nouveau voisin, Jo, jeune allemand débarqué pour y poursuivre une carrière de DJ. Sans le savoir, il réveille les souvenirs enfouis d’un pays qu’elle a elle-même quitté.

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