Avant de s’appeler BADEN BADEN, le premier long-métrage de Rachel Lang a eu comme titre provisoire “Seule comme une baignoire”. C’était on ne peut plus clair: Anna, jeune femme solitaire, remplaçait par une douche la baignoire cassée de sa grand mère. Sur le papier, le film ne s’annonçait pas très passionnant. Alors, autant vous prévenir, le réalisme de BADEN BADEN a en effet un côté plutôt ennuyeux. Odette, la grand-mère de Anna, dit d’ailleurs à un moment du film “A quoi bon?”. Franchement, on s’est aussi posé cette question. Certes, le ton du film est assez décalé, parfois drôle, et quelques bonnes répliques claquent mais BADEN BADEN manque de rythme. La façon de filmer Anna/Salomé Richard (telle une muse que la réalisatrice scénariste a révélée dans son premier court-métrage) est quasi-expérimentale. Intimiste, minimaliste même, la caméra épouse les formes, le visage et toutes les parties du corps de Anna, elle la respire et la filme sous toutes les coutures. On passera sur certaines tentatives inutiles de la réalisatrice à vouloir filmer la nourriture à hauteur de fourchette ou de représenter Anna au travers d’images oniriques.

Mais il faut dépasser ce stade de l’ultra-réalité et reconnaître à la réalisatrice deux talents. Le premier est sa mise en valeur et sa photographie des espaces, des lignes de logements imbriqués les uns dans les autres, le défilement des routes et la retranscription d’un espace citadin. Le second talent de Rachel Lang, et non le moindre, est de parvenir petit à petit à distiller dans BADEN BADEN un parfum particulier, incitant mine de rien le spectateur à aller au delà de ce pas grand-chose, l’entraînant vers une profonde réflexion. Car au fond, accompagner Anna pendant ces quelques jours anodins à Strasbourg n’a qu’un seul intérêt: celui de permettre au spectateur d’assister à la profonde transformation intérieure de la jeune femme. Ce tour de force est possible par le choix de la réalisatrice de vouloir raconter son histoire sous la forme d’un conte métaphorique. Pour peu évidemment qu’il soit sensible aux métaphores ou au symbolisme, le spectateur va pouvoir s’en donner à cœur joie et interpréter, avec ses propres résonances, ce qu’on lui donne à voir à l’écran. Il aura ainsi plusieurs clés à sa disposition, et risque même de frôler l’overdose tant la réalisatrice (qui n’est pourtant pas Terrence Malick) en offre à propos de la vie de Anna.

Photo du film BADEN BADEN

© Jour2fête

On peut d’abord voir dans BADEN BADEN une métaphore frontalière, à l’image de Strasbourg, ville natale de Anna, à une petite heure de route de Baden Baden, en Allemagne. Anna est ce qu’on appelle une adulescente, pas complètement sortie des caprices de l’enfance, sans pour autant vouloir entrer dans le monde adulte. Elle est dans un entre-deux compliqué, sur le fil, oscillant entre responsabilités et refus de celles-ci. La réalisatrice brosse ainsi un portrait de Anna presque sans âme et sans envie, ballottée au gré de la vie et des rencontres. Incapable d’exprimer ses émotions, elle ne dit rien, pleure à contre-temps, subit plus qu’elle ne choisit. Elle est très proche de sa grand-mère Odette, interprétée par Claude Gensac, dont il convient de saluer la qualité de la prestation, si éloignée de celle des Gendarmes à St-Tropez. Sa voix grave, son visage ridé et son corps lourd donnent en effet à son personnage la présence forte du phare qu’elle représente pour Anna. Sans avenir, Anna se raccroche comme elle peut à ce projet immédiat d’installer cette douche, projet que tous trouvent complètement farfelu. Elle ne demandera l’aide de personne de son entourage: ni de ses parents (Zabou Breitman  joue quelques minutes comme sa mère), ni de son frère, ni de son ami d’enfance Simon/Swann Arlaud (qu’on a plaisir à retrouver depuis Ni Le Ciel ni la Terre et Les Anarchistes).

D’autant que l’entourage de Anna a un avis négatif sur elle pour tout ce qui la concerne. Il lui est reproché de ne jamais terminer ce qu’elle entreprend et de ne jamais vraiment commencer quelque chose. Sont jaugées sa façon de se coiffer, de s’habiller, de ne pas se bouger pour trouver un travail à la hauteur de ses possibilités, son absence de volonté, sa vie en somme. Est aussi critiquée sa façon de s’accrocher à Boris, artiste égoïste dont elle s’est éprise. C’est Olivier Chantreau qui l’interprète et qui parvient à dégager, tel le prénom auquel il est rattaché, un certain mystère inaccessible. On se lasse toutefois de cette répétition dans les dialogues à propos de ces critiques ou des nouvelles que tous lui demandent à propos du fameux Boris. Empathique, on a bien du mal à supporter cette forme d’agression et de jugement permanents envers la personne de Anna.

“Derrière la simplicité apparente et quelques facilités scénaristiques de BADEN BADEN se cachent de profondes réflexions permises par moultes métaphores et clés offertes par la réalisatrice.”

Le chantier entrepris par Anna symbolise évidemment le chantier de sa propre vie: la baignoire qu’elle casse, c’est sa vie actuelle qu’elle n’aime pas plus que cela. La douche qu’elle pose, c’est la vie qu’elle se construit et les choix qu’elle décide de faire. BADEN BADEN évoque la difficulté de l’attachement à la famille et du maintien des liens intergénérationnels, sans obligation mais juste par envie. Ainsi on voit le père de Anna qui se comporte toujours avec ses frères comme le petit garçon d’Odette, et non comme un père. Dans son chantier, Anna croisera aussi Grégoire (Lazare Gousseau), le maladroit intérimaire et Amar/Driss Ramdi (Je ne suis pas un salaud), l’ouvrier qui a d’autres ambitions militaires. Poussant un peu plus l’interprétation, on y a même vu un petit clin d’oeil à l’épisode de la disparition pendant une journée de Mai 1968 du Général de Gaulle à la base militaire de Baden Baden précisément. Comme lui, Anna s’enfuit et disparaît des écrans radars de son travail. Comme pour lui, cette fuite marque un moment décisif de sa vie, une forme de renouveau.

Enfin, Baden Baden surtout connue pour sa station thermale offre la métaphore fil rouge du film. La thématique de l’eau est en effet omniprésente dans BADEN BADEN: purificatrice et source de vie. Presque obsessionnelle pour la réalisatrice, qui filme l’eau partout où il y en a, sauf dans la baignoire. Anna se lave, se baigne, fait l’amour sous l’eau. Derrière la simplicité apparente et quelques facilités scénaristiques de BADEN BADEN, se cachent finalement de profondes réflexions permises grâce à moult métaphores et clés -façon poupées gigognes- que nous offre la réalisatrice. Il faut juste prendre le temps de les chercher et de les laisser résonner en soi.

Sylvie-Noëlle

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INFORMATIONS

 

Affiche du film BADEN BADEN

 

 


Titre original : Baden Baden
Réalisation : Rachel Lang
Scénario : Rachel Lang
Acteurs principaux : Salomé Richard, Claude Gensac, Zabou Breitman, Swann Arlaud, Driss Ramdi
Pays d’origine : France, Belgique
Sortie : 4 Mai 2016
Durée : 1h34min
Distributeur : Jour2fête
Synopsis : Après une expérience ratée sur le tournage d’un film à l’étranger, Ana, 26 ans, retourne à Strasbourg, sa ville natale.Le temps d’un été caniculaire, elle se met en tête de remplacer la baignoire de sa grand-mère par une douche de plain pied, mange des petits pois carotte au ketchup, roule en Porsche, cueille des mirabelles, perd son permis, couche avec son meilleur ami et retombe dans les bras de son ex.Bref, cet été là, Ana tente de se débrouiller avec la vie.

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[CRITIQUE] BADEN BADEN

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