Affiche du film BELLFLOWER

Woodrow et Aiden, deux amis un peu perdus et qui ne croient plus en rien, concentrent leur énergie à la confection d’un lance-flammes et d’une voiture de guerre, qu’ils nomment « la Medusa ». Ils sont persuadés que l’apocalypse est proche, et s’arment pour réaliser leur fantasme de domination d’un monde en ruine. Jusqu’à ce que Woodrow rencontre une fille… Ce qui va changer le cours de leur histoire, pour le meilleur et pour le pire.

Note de l’Auteur

[rating:7/10]

Date de sortie : 21 mars 2012
Réalisé par Evan Glodell
Film américain
Avec Evan Glodell, Jessie Wiseman, Tyler Dawson, Rebekah Brandes
Durée : 1h46min
Titre original : Bellflower
Bande-Annonce :

Votre réception de Bellflower dépendra beaucoup de ce que vous pensez de l’adolescence. Et je ne parle pas de l’adolescence pour ce qu’elle peut représenter en termes de bourgeonnement acnéique ou de difficile cohabitation avec ses parents. L’adolescence, c’est aussi un état d’esprit, qui peut survivre bien au-delà de notre vingtième année : le sentiment de n’avoir pas vraiment trouvé sa place, l’importance fondamentale de la communauté, cette hypersensibilité permanente qui fait que rien, absolument rien, n’est jamais anodin. L’ado ne connaît ni la bienséance ni les garde-fous ; sa tragédie, sa chance, est de ne pouvoir expérimenter que le bonheur absolu ou le désespoir le plus profond, séparés par un océan de morne cafard existentiel. Il est un être à vif, extrême, dont le cerveau sait qu’il n’est pas le centre du monde sans que son cœur soit encore parvenu à l’accepter. Il a le sentiment fragile que la liberté est encore à portée de sa main et qu’il est le maître de son destin. Surtout, il n’est pas encore blasé.

Si vous trouvez que tout ça est risible, pathétique et immature, alors vous allez tout simplement détester Bellflower, pas de doute là-dessus. Car, voyez-vous, Bellflower est une œuvre qui cristallise à merveille toutes ces choses et qui, surtout, le fait sans aucun recul, sans distance, sans peut-être même avoir conscience de ce dont il parle vraiment. John Hughes ou Larry Clark ont fait de très belles choses sur l’adolescence, et plus tard les gens d’American Pie ou de Scary Movie se sont attelés à produire des films pour l’adolescence, mais tous avaient en commun de le faire d’un point de vue adulte, et en ayant pleinement conscience de ce qu’ils étaient en train de fabriquer. Bellflower n’est pas un film sur l’adolescence ou pour les adolescents, c’est un film adolescent. Et c’est une nuance qui fait toute la différence. Plutôt que de filmer les erreurs de jeunesse de ses personnages, de mettre en exergue les excès de leur fougue et de s’éloigner d’eux pour mieux nous les montrer le nez dans leur premier degré, le réalisateur Evan Glodell catharsise lui-même ses peines de cœur, sans jamais les analyser.

Voilà le topo : Glodell est étudiant dans une école d’ingénieur, fan de Gaspard Noé, Lars Von Trier et Wes Anderson, puis voilà qu’il se fait plaquer par son grand amour. Le drame. Son cœur est brisé, le pauvre bonhomme n’a pas de colle, toute sa vie est remise en question. Alors, il décide de faire ce que toute personne mature, réfléchie et saine d’esprit ne ferait pas : il fait ses bagages, abandonne l’école, prend ses non-économies et déménage en Californie, dans les parages d’Hollywood, pour faire du cinéma, et se promet de ne jamais en revenir. Il n’a pas d’expérience et pas de contacts dans le milieu et sait déjà qu’il refusera en bloc les négociations et les compromis, mais, comme on dit, « à cœur vaillant, rien d’impossible. » Du cœur et du talent, de toute manière, c’est bien tout ce que Glodell a, à défaut d’avoir du fric… Pendant quelque chose comme 3 ans, lui et sa bande de potes locaux vivent de petits boulots, entassés dans des baraques miteuses dont ils partagent le loyer, décidés à aller coûte que coûte au bout de ce projet de film qu’ils portent à bout de bras. Glodell consacre tout son temps libre à écrire son scénario, à construire des caméras pour tourner son film et à bricoler les voitures et le lance-flammes qui y tiendront des rôles importants.

Au bout du compte, le film qui ressortira de ce périple sera un objet atypique, presque vivant, qui sur le personnel, l’intime, le vécu, l’humain, à un point tel qu’on peut parfois avoir l’impression de se trouver face à des private jokes dont les clés ne sont pas mises à notre disposition, ou même de ressentir de la gêne face à l’exhibition d’histoires trop intimes pour être racontées sur grand écran. Bellflower ça parle d’amitié indéfectible, d’amour éphémère et inconscient, de petites et de grandes trahisons, mais aussi d’alcool, de la route, des bagnoles comme prolongement de la bite et de Mad Max 2 comme idéal de vie. Avec son image aux bords flous et aux teintes saturées, sa musique folk planant et badante et son découpage en chapitres, Bellflower est un trip profondément mélancolique, où même les instants de bonheur et les grands beaux moments de franche camaraderie semblent recouverts d’un voile de brume nous rappelant en permanence que la joie et le bien-être ne sont que les lointains souvenirs d’une époque révolue. Ce n’est que dans sa dernière partie que le film s’accélère, et cette accélération, d’ailleurs amorcée par un ralenti, se fait sous forme d’une perte de contrôle totale, dans laquelle l’apocalypse ne se déchaîne pas tant devant la caméra que derrière : Bellflower était sublime parce qu’il avait à tout moment l’ait d’être à deux doigts de s’effondrer comme un château de cartes, et c’est précisément ce qui se passe dans ses dernières minutes. Mais, quelque part, on n’est pas vraiment déçu de découvrir qu’il était aussi faillible que vous et moi. Les films trop parfaits sont si chiants.

Nombreux sont ceux qui ne se sont pas privés de porter sur Bellflower un regard plein de condescendance, critiquant son côté hasardeux, son aspect de film d’études, le manque de profondeur de ses dialogues (qui ont pourtant le mérite de ne jamais donner l’impression d’être écrits), et reprochant surtout à Evan Glodell d’avoir battu le fer de ses peines de cœur pendant qu’il était encore chaud au lieu de laisser cicatriser ses blessures pour en tirer quelque chose de plus abouti. Je pense exactement le contraire : c’est justement parce que Glodell n’a pas réfléchi, n’a pas entrepris de démarche cérébrale et n’a pas cherché la cohérence que son film est si beau. Befflower vaut le détour justement parce qu’il est de ces œuvres rares, dont les lois de l’industrie disent qu’il n’est normalement pas possible qu’elles parviennent à voir le jour, qui hurlent sans même s’en rendre compte qu’à l’origine d’un film il peut y avoir un individu, avec ses sentiments, ses goûts parfois discutables et ses failles ; alors que nous vivons une époque où les films sont de plus en plus le fruit d’une machine au sein de laquelle aucun rouage n’est irremplaçable et où le compromis supplante constamment l’affirmation, c’est une démarche artistique spontanée des plus salutaires.

Bellflower ça parle d’amitié indéfectible, d’amour éphémère et inconscient, de petites et de grandes trahisons, mais aussi d’alcool, de la route, des bagnoles comme prolongement de la bite et de Mad Max 2 comme idéal de vie.

Photo du film BELLFLOWER