Qu’on se le dise d’emblée, BIG EYES est tout sauf du qui ressemblerait à du Tim Burton. Ici, la mélancolie hivernale d’Edward aux mains d’argent et la brume infernale de Sleepy Hollow sont reléguées au placard pour faire place au San Francisco ensoleillé et pastel des années 1950. Les fameux « big eyes », les grands yeux du titre, ce sont ceux que peint frénétiquement Margaret pas encore Keane (), mère au foyer qui un beau jour emporte son chevalet et sa fille loin d’un époux indifférent et supposément violent.

Etablie dans sa nouvelle existence, elle y rencontre Walter Keane (). Il porte des chemises bariolées, a un accent nonchalant, a étudié l’Art à Paris, dont il s’évertue à représenter les scènes, de Montmartre aux bords de Seine. Surtout, Keane est un homme ambitieux, artiste méconnu qui ne pense plus qu’à l’être, snobé par les galeristes san-franciscains qui lui préfèrent un minimalisme abstrait très en vogue (comprenez, deux traits noirs sur fond blanc, littéralement). Lorsque les portraits de Margaret rencontrent un succès inattendu, Walter saute sur l’occasion de sa vie. Dans une société américaine encore réticente à reconnaître le talent de la gent féminine, le pacte du diable qu’il lui propose est digne des meilleurs démarrages hitchcockiens : elle continuera à peindre mais il signera ses toiles à sa place, persuadé que tous deux seront davantage pris au sérieux ainsi. Elle accepte, elle se tait. Et le jeu dangereux peut commencer.

Tim Burton, avec son talent habituel pour placer ses pions, prend le temps de diluer la gouache de cet accord improbable, dont on pressent toute l’ambiguïté. Lentement, les couleurs vives qui accompagnaient la voiture de Margaret sur des routes vallonnées dignes d’Edward Hopper laissent place à des contrastes d’ombres et de lumière de plus en plus prononcés. Dans cette grande maison que le couple s’offre avec l’argent de leur réussite, l’épouse se sent graduellement à l’étroit. Les heures passées enfermée à l’atelier s’allongent indéfiniment, un cendrier de mégots froids à ses pieds.

© StudioCanal

© StudioCanal

Où est en effet la vérité et où est la responsabilité ? Non plus dans les yeux démesurés de ces bambins tour à tour tristes ou mystérieux. Walter reçoit les honneurs tandis que Margaret explore dramatiquement les limites de ses propres tourments. Plus elle peint, moins elle sait pourquoi, et l’étincelle de départ, celle qui nichait en sa vie même, meurt dans le feu créatif que son époux exige d’elle.

C’est une question passionnante à laquelle se risque ici le réalisateur : peut-on créer sur commande et quelle valeur accorder à ce processus forcé. Peut-il, lui, le cinéaste, produire des films à la chaîne, tout comme ces reproductions d’œuvres qui furent la grande innovation des Keane et leur permirent de faire de l’Art un objet de consommation massive. En pleine quête d’authenticité, Tim Burton emprunte à Walter Keane la conscience assumée de son mensonge et à la fragile Margaret le blocage de ses gestes devenus désormais mécaniques. La peur de s’imiter soi-même, de devenir une parodie de soi, transpire dans la descente d’une femme au seuil de la folie. Au fond, tout comme elle, Burton craint peut-être de devenir ce qu’il serait déjà selon certains : un mythe.

« BIG EYES est sans doute l’œuvre la plus belle et la plus poignante proposée par Tim Burton depuis au moins dix ans”

Car le monde des critiques en prend aussi pour son grade en passant. Et c’est l’immense , que l’on ne présente plus, qui se livre à la tâche ingrate du rôle de John Canaday, sommité méprisante, pur jus de la presse artistique et pour Walter Keane, véritable Némésis aux costumes amidonnés (ce qui donne lieu à une mémorable scène lors d’un cocktail mondain). L’univers auquel se confrontent les époux fraudeurs barbouille le cadre du film de vernissages prétentieux, de prétendus connaisseurs pérorant sur des sujets qu’ils ignorent, d’articles crachant leur venin. A nouveau, Burton évoque sous le coude la terreur du cinéaste face au public, l’appréhension des lignes couchées sur les pages d’un New York Times ou d’un Sight & Sound. Ces mots qui vous lardent un tableau aussi sûrement qu’un visiteur déséquilibré tailladant un Rembrandt au canif. Avec humour et sans méchanceté, le film règle donc ses comptes avec ses éventuels détracteurs, revendique l’Art pour lui-même et non pour la satisfaction d’une élite intellectuelle.

Le film est cette mise en abyme absolue, peinture d’une peinture, un peintre de l’écran peignant des peintres, des purs. L’intrigue elle-même se déroule comme un canevas, le monde extérieur devenant ici une œuvre gigantesque que celui qui l’appréhende doute toujours de pouvoir modifier. A cet égard, avec son ironie malsaine et sublimée par la photographie de Bruno Delbonnel (cf. Inside Llewyn Davis), BIG EYES est sans doute l’œuvre la plus belle et la plus poignante proposée par Tim Burton depuis au moins dix ans, véritable manifeste pour la création et la création sans contraintes, la création sans soumission. Tout ce que Margaret Keane avait toujours désiré.

Ce film a été vu lors de sa sortie américaine, le 25 décembre 2014.

Tom Johnson

INFORMATIONS

147592

Titre original :
Réalisation : Tim Burton
Scénario :
Acteurs principaux : Amy Adams, Christoph Waltz, , , Terence Stamp
Pays d’origine : Etats-Unis
Sortie : 18 mars 2015 (France)
Durée : 1h46
Distributeur : The Weinstein Company
Synopsis : Inspiré d’une histoire vraie, ‘Big Eyes’ se focalise sur le succès de Walter Keane, artiste américain dont les toiles d’enfants aux yeux disproportionnés révolutionnèrent le monde de l’Art dans les années 1950/60, avant que le scandale n’éclate: les œuvres avaient en vérité été peintes par son épouse Margaret, un mensonge préservé durant plusieurs décennies. Le film revient aux origines de leur rencontre et de leur incroyable tromperie.

BANDE-ANNONCE