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Alors qu’il était enfin à la retraite, le détective Rick Deckard est rappelé de force dans la police. Il intègre alors une unité spéciale, celle des « blades runners », dont la mission est de démasquer les répliquants qui se sont mêlés à la population humaine.

BLADE RUNNER a tout d’un film moderne et d’anticipation. Un futur (pas si lointain) fantasmé. Des modes vestimentaires excentriques mais pas si étranges que cela. Un « ailleurs » colonisé et idéalisé pour les plus favorisés. Des voitures volantes. Et des robots si proches de l’être humain qu’il est difficile de les différencier des hommes. Tous les ingrédients basiques des bons films de science-fiction sont là… Et comme dans un grand film, Ridley Scott ajoute son assaisonnement secret pour offrir aux spectateurs de grands moments. Une mise en scène précise et audacieuse, l’atmosphère sombre et inquiétante d’une nuit sans lune, des héros d’un autre genre (ici film noir) pimentent et enrichissent un genre parfois trop renfermé sur lui-même. Mais à force d’admirer toutes les nouveautés et les merveilles réalisées par Ridley Scott on en oublie les emprunts aux films de ses ainés… Et plus particulièrement à l’un d’eux : Metropolis de Fritz Lang. À bien y regarder les similitudes sont nombreuses!

Photo du film BLADE RUNNER

Tout commence avec ce plan magnifique et grandiloquent sur l’entreprise dont sont issus les répliquants de type Nexus 6. La firme Tyrell Corporation… Un temple du savoir et de la connaissance. Un temple qui rappelle étrangement la tour de Babel… Celle de Johhan « Joh » Fredersen, le dirigeant tout puissant de la ville de Metropolis. Très rapidement l’inspiration et les références de Ridley Scott deviennent évidentes. Petit à petit les similitudes entre les deux films de science-fiction apparaissent.

Comme Fritz Lang pour Metropolis, le réalisateur américain choisit de bâtir une ville format réduit grâce à l’utilisation de maquettes pour donner vie à son film futuriste. Cette méthode donne dans les deux cas un certain cachet aux villes. À la fois saisissant de réalisme, kitsch et privé de naturel dans leurs « matières », quelques bâtiments grandioses fourmillent dans des villes imaginaires inspirées par des constructions passées et futures. Il est impossible de ne pas penser aux temples incas devant les entreprises Tyrell Corporation et l’immeuble de Johhan Joh Fredersen. Dans les deux cas, ces colossaux édifices sont des figures d’exception dans des villes où les  «bas-fonds» envahissent l’espace. Se basant sur une dualité de l’espace, les réalisateurs traduisent un phénomène ancien et ancré dans la réalité. Dans les deux cas, le « bas » de la ville devient synonyme de pauvreté, de misère et d’illégalité. S’inspirant peut être des quartiers de l’east end londonien de la fin du dix-neuvième siècle, Ridley Scott n’hésite pas à déverser toutes sortes de brumes, fumées et brouillards dans des ruelles où s’épanouissent les trafics et les commerces en tout genre.

« Avec BLADE RUNNER, Ridley Scott démontre sa capacité à faire du neuf avec de l’ancien. Un paradoxe pour un film de science-fiction. »

Mais là où la comparaison entre les deux films devient troublante c’est au sujet de son personnage principal féminin. Si Ridley Scott a su éviter l’écueil du film « social » et naïf avec un héros masculin réconciliant le « riche » et le « pauvre », il a doté le personnage de Rachael de références plus subtiles. Le cas « Rachael » a quelque chose de très proche et pourtant de très éloigné du personnage féminin principal de Fritz Lang. Si dans Metropolis le personnage féminin principal prend deux formes : l’une humaine et angélique, l’autre androïde « démoniaque » conçu par l’inventeur Rotwang à partir des traits de l’héroïne Maria, le cas de Rachael est simplifié. Elle est un répliquant mais un répliquant qui s’ignore. Comme l’androïde Maria, Rachael devient l’objet de désirs et de fascination pour le héros. C’est elle qui le pousse à s’aventurer dans les derniers recoins d’un univers où il est vulnérable. C’est elle qui le rend vulnérable. Mais alors que la double nature de l’héroïne de Fritz Lang permet de sauver le héros, la nature « simplifiée » de l’héroïne de Ridley Scott le condamne. En effet, si Maria (la vraie et non l’androïde) permet au héros de deviner l’élément de réconciliation entre deux mondes qui s’ignorent, Rachael (qui n’est qu’un robot) pousse involontairement Deckard à sa perte. Constat plus sombre donc pour le film de Ridley Scott.

De tels points communs ne peuvent être le fruit du hasard. Et pourtant de telles références ne déshonorent en rien le film de Ridley Scott. Tout en puisant dans un film existant certains fondements, le réalisateur offre un point de vue et un regard différent en s’appropriant une histoire « originale ». S’éloignant d’une thématique pseudo-sociale et d’une dénonciation de la lutte des classes, Ridley Scott se concentre sur ses personnages en leur offrant une intrigue policière leur permettant de devenir plus que des personnages de science-fiction. En abandonnant les concepts généraux de classes et de société, il s’engage sur le concept de l’humanité et de l’individu. Un changement de questionnement peut être révélateur des changements de notre époque.

INFORMATIONS

Affiche du film BLADE RUNNER

Titre original : Blade Runner
Réalisation : Ridley Scott
Scénario : Hampton Fancher, David Webb Peoples sur une idée de Philip K. Dick (adaptation de la nouvelle « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? »)
Acteurs principaux : Harrison Ford, Rutger Hauer, Sean Young
Pays d’origine : USA
Sortie : 15/09/1982, ressortie restaurée le 14 octobre 2015
Durée : 1h57mn
Distributeur : Warner Bros. France
Synopsis : Deckard, flic alcoolique en pré-retraite, est sommé de reprendre du service en tant que « Blade Runner » pour dérouiller des « Répliquants » en fuite, dissimulés quelque part dans un Los Angeles condamné à une nuit pluvieuse éternelle.

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